Combat singulier


Exubérance des tendances courbes
Luxuriance des volutes vertes
Impuissance de l’individu
Doucement asphyxié sans qu’il s’en aperçoive
Des épines dans le pied
Des aiguillons dans le bras
Des rayons dans l’œil
Des coups de vent dans le nez
Un tsunami dans le cul
Autant d’attaques lentes mais fatales
L’intrus bavard se croit invité sur la terre
Il va partout
Il méprise les bêtes
Il essaie de survivre
En lisant, en écrivant, en produisant
Les araignées ne le dérangent guère
Les métaux non plus
Les géants encore moins
Les éléphants, il les tue
Il dévore tout ce qu’il touche

O Terre, ma mère, je félibre à ton sein
Si l’eau du déluge pouvait laver le sang
Des aiguilles de plastique blanc, des échardes d’acier noir !
Si le feu pouvait manger les cités de l’homme-termite !
J’attends, j’attends, et pendant ce temps
J’épice le sirop des nuits avec des lexiques infinis
J’extrais la quintessence des livres de sable exhumés des déserts
Entre les pages, les dunes déferlent sur les chevaliers de la luxure
Rétif à l’extase je préfère la sévérité des pensées pures
Je lance des bûches qui sautent dans le feu des astres
Et les homoncules plaqués or fondent dans les braises du volcan

Les cavales du désir surgissent des forêts sous-marines
J’apprends comment me vider le cerveau à coups de musiques inouïes
Que des musiciens échevelés joueront à l’aube du renouveau
Dans le plus pur dérèglement de tous les sens

Dans les illuminations de ma conscience les images éclatent et crépitent
Le nautonier solitaire glisse sur les sables du rêve où monte l’eau de l’esprit
Il aiguise son poignard à la pierre des confins du songe
Pour graver ses glyphes sur la peau des granits
Nous sommes dans la nef des poètes portée par le vent du Graal
En partance pour l’ailleurs intégral
Nous aimons des femmes difformes mais intelligentes
Leur charme retombe dans nos textes
En pluie de métaphores incandescentes qui prennent forme
Enflamment les halliers fertiles de notre Eros
Fécondent le vortex de Dionysos

L’empire des songes s’étend maintenant à l’humanité tout entière
Et quand la porte des paupières se refermera enfin dans le silence des ombres
Nos corps évanescents plongeront dans l’eau visqueuse d’un fleuve sans fond
Et bien plus tard nous prendrons place autour d’une pierre
Plate et ronde au fond des océans infinis
Pour enfin dire, dire enfin, ô Terre-Mère,
La beauté des mers et l’éternité des forêts

Jean-Jacques Brouard