Emmanuelle Sarrouy, trois poèmes

Présentation

Née en 1968 à Lausanne (Suisse), Emmanuelle Sarrouy vit et travaille à Marseille (France). Initiatrice et activiste au sein du collectif d’artistes le Collectif Endogène.

Poète protéiforme, artiste hybride, vidéaste expérimentale, adepte du métissage de toutes sortes, pratique à l’infini le mélange des genres et des supports.Écrit, image, son… Entre installations et performances. Écrit dans différentes revues (Revue des Archers, La Terrasse, Rrose SélavyGonzine). Affectionne les marges, les chemins de traverse, les pas de côté, les définitions insaisissables, les cygnes, les fruits et les fleurs sauvages. Aime aimer et prendre le temps des détours.

Elle aime quand ça déborde. Elle aime quand ça danse, quand ça vit, quand ça chante. Récupérer, archiver, transformer… Respirer et célébrer la puissance du vivant au travers des petites formes, haïkus désaccordés et autres instants suspendus.
Poésie inaliénable du quotidien.

Séisme(s), (L’Atinoir Éditions, 2019) (première édition en 2011)
A tribute to Jonas Mekas, (Éditions Furtives, 2019)
Le cœur en suspension (Éditions Furtives, 2019)

Lectures musicales proposées actuellement :
ils iront la nuit / marcher sur les toits / et grignoter le ciel
Si seulement Alice…
Séisme(s)
Page Facebook :https://www.facebook.com/emmanuelle.sarrouynogues
Vimeo :https://vimeo.com/emmanuellesarrouy
Recours au poème :https://www.recoursaupoeme.fr/emmanuelle-sarrouy/
Poetry Sound Library :https://poetrysoundlibrary.weebly.com/
Le Scriptorium : http://www.scriptorium-marseille.fr/archive/2017/05/26/emmanuelle-sarouy-5948065.html
Opening book – Photo 005 : https://opening-book.com/book_viewer.php?id=10#wowbook/
Membre du Collectif Jeune Cinéma : http://www.cjcinema.org/pages/fiche_auteur.php?auteur=131
La Vidéothèque : https://lavideothequ5.wixsite.com/la-videotheque/emmanuelle-sarrouy
 
contact : esarrouy@club.fr / collectif@endogene.fr

UN CHANT

 « L’histoire entière du monde sommeille en chacun de nous. »  Djalâl-ud-DînRûmî, Mathnawî

Nous, enfants du Tout-Monde cher à Édouard Glissant…

un chant s’élève
écoute bien

au son du derbouka
du oud de la flûte et
du violon magique

écoute bien

au loin la cornemuse l’accordéon et
le bandonéon
les rythmes s’affolent
les voix s’enflamment
les robes s’envolent
tourbillons indomptables
plus de voiles burqaniqab hidjab tchador et
autres camisoles

nos seules ailes sont celles
du désir et de la liberté

écoute bien
encore un peu plus loin

un chant créole un air jamaïcain
viens avec moi danser au son du
ukulélé

mektoub
essaime-t-elle à tout vent

sur la dune embrasée
la chatte arabe acquiesce
Mouna
l’avait-elle prénommée

Emmanuelle Sarrouy

 

UBIQUITÉ

Elle était là

Il était passé très vite
Il ne savait pas
Avait cru la reconnaître
Il ne savait pas

Elle était assise là
Comme deux gouttes d’eau
A la terrasse du café
C’est par là qu’il était passé

Avait cru la reconnaître
Il ne savait pas
La veille elle avait invoqué
Le don d’ubiquité
C’est ça qu’il s’était passé
Dans le marc du café

Était-ce bien elle ?
Ou bien sa sœur jumelle ?
Un colibri envolé ?
Une mangue parfumée ?

Comme deux gouttes d’eau
Dans le marc du café

Elle s’était absentée
Trouvé passage secret
Celui d’ubiquité
Pour écouter l’amour
À chaque carrefour
Pour écouter l’amour
Parler chanter danser

Un peu plus tard
Il était repassé
Voulait se rassurer
Sur son identité

Elle
était toujours là
Dans le marc du café
Comme deux gouttes d’eau
Prête à
S’évaporer

                            Emmanuelle Sarrouy – 17 février 2018

Entre deux

Entre deux
Entre elle et
Entre lui et
Histoires entremêlées

Entre eux
La mère
La mer amère à traverser
Entre terre et ciel
Entre ciel et mer
Entre un et deux
Entre jour et nuit
Entre elle et lui
Entre mort et vie
Un rêve

Entre eux
L’âme erre
La mer amère à traverser

Entre eux deux le sommeil
Et la pluie le soleil
Et l’envers et l’endroit
Et le chaud et le froid
Et les étoiles de mer
Et les oiseaux l’hiver
Et le vent les marées
Et les lumières d’été

Entre eux
Âmes solitaires
La mer amère à traverser

Anima Persona
En petits entrechats
Et cætera

Entre deux
Une autre histoire
À raconter

Emmanuelle Sarrouy – 23 juin 2017

MARION DORVAL – Trois poèmes

Ne jamais taris.
Ne jamais refuse.
Ne jamais obtuse, grattante.
Ne jamais recluse, petite.
Un trait existe pour relier
La poussière au rai de lumière
Abonde la matière
Jusqu’au seuil de l’éclat
Nourris la sève, recrache
Nuées gorgées d’espoir
Poitrine battante recèle
Encore ta foi chaude
Bientôt ardente
A l’encontre des inédits
Trait pour trait
Jamais ne taris.

                                 Marion Dorval

 

 

J’ai vu de lasses insomnies
Errer en masse par ici
La froideur les a ravivées
En traces givrées
Trois, il en était ainsi
Du chiffre défini
Comme ne pouvant être l’unité
Jamais la paire non plus
Toujours un intrus
Trois, un air de trop
J’étais pas loin pourtant
Je délasse et je délaisse
La mélancolie qui m’oppresse
Y’avait une autre trame au fond
Dans le lit de la rivière
Ophélie en bord de mer
Perdue et sans aucun repère
La terre qui déboule dans le flot
Les rugissants comme un écho
Traverser ce serait déjà l’arrivée
Immensément fortunée, pas foutue d’espérer
Le sel avait dilué l’amer
Je suis revenue de mes transes parmi les bouées

                                                                                Marion Dorval

nos bordures sont-elles étanches ?
je me tiens en lisière du monde
à l’orée des bruits

                                          Marion Dorval

 

Présentation

Le chant, la voix parlée, chantée et écrite : autant de moyens pour moi de se révéler à soi et aux autres en respectant sa nature profonde, ainsi que pour accéder à la dimension créatrice du souffle-voix.
Dire c’est bouger, mouvoir. Penser aussi, en amont. L’un et l’autre s’apprivoisent, avec l’écrit pour médiateur.
Dans mes écrits, je fais place au corps-sensations. Il est souvent question de mouvement, dansé ou gestué, de l’âme ou de la chair. C’est une poésie de l’instant qui veut tout saisir d’un coup.
Mots et silence nécessaires l’un à l’autre pour marquer leur trace et dévoiler la pensée. Ou bien la masquer et contourner ce qu’on n’oserait révéler.
Comme un aveu, quelques lignes pour afficher la vulnérabilité qu’impose le langage oral, et la parade futile de l’écrit.
Le rythme peut me sauver de la sensation d’insécurité à se livrer, en ce sens qu’il met en mouvement la vocalisation interne dans un élan enthousiaste.

  • Lauréate du prix 2018 Les Dénicheurs – Maison de la Poésie d’Avignon
  • Lauréate du concours organisé par Yakshi Compagnie 2019 : lecture à voix haute du poème retenu par Laura Lutard, comédienne, lors du festival Off d’Avignon

 

GERARD CAMOIN, Trois poèmes

La sente

(Seconde version)

Ils s’en venaient au bal de la foire aux mulets

Admirer cette fille et n’osaient lui parler

Ils restaient sur leur faim de ses jupons bouffants

Ils mariaient la voisine et la semaient d’enfants

Mesuraient les arpents de leurs socs bien réglés

Et guidaient aux sillons leurs bêtes d’un pas lent

Sans regret sans remords taiseux comme étranglés

Et leur vie était là qui pesait au palan

Puis ils ont pris la sente aux terres avalées

Par des torrents furieux hérissés de rocs blancs

Tout au bout du vieillu portés par tous les clans

Ils sont à la fraîcheur des tombes de galets

Gérard Camoin – in « Les Sentes bleues » (à paraître)

Odilon

Odilon

Compte les moutons

De ses yeux qui pétillent

Il compte les brebis

Et sourit

Odilon

Dans sa maison de retraite

Au pentu d’un plateau

Où butent les Alpilles

Qu’il veille ou qu’il roupille

Cloué sur une baroulette1

Dans sa chambre de défaite

Odilon

À roulettes

Compte les moutons

Un cochon dans les rastoubles2

Un chien dans les lavandes

Une mouche au plafond

Et Odilon voit un mouton

Les yeux au bleu que rien ne trouble

Dans le bruissement des oliviers

Dans le vent des amandes

Dans le chant des rives des adrets

Odilon

Guette un troupeau

Derrière ses carreaux

Odilon

Attend les moutons

Espère les brebis

Dans son bercaù3 de bastidon

Odilon

N’a pas eu de besson

Pas de frème4 au ventre rond

Ni de bergère alanguie

Dans son lit de Verdon

Les bergers sont les novi5 de leur Étoile

Comme les moines le sont de Marie

La Sainte-Mère des brebis

Qui du bleu du ciel s’est fait un voile

Odilon

Compte les moutons

Et sourit à la vie

Il compte les brebis

Et la mort en vieille amie

Compte avec lui

Gérard Camoin – in «  Les Sentes bleues » (à paraître)

1 Une brouette. Par dérivé : une chaise roulante.  2 Champs de blé coupé.  3 Berceau, bercail, domicile. 4 Femme, épouse 5 Nouveau marié

 

Chat aromatique

Le chat aromatique a fleuri cette nuit

Sur le muret pierreux où coule la glycine

Ses yeux sont tranchelards sous la lune qui luit

Dans le jardin secret quand vient l’heure assassine

Je sais un chat pirate un chat qui s’est enfui

Un félin coquillard qui hante la cuisine

Quand les cuistots fourbus désertent leur usine

Il joue les monte-en-l’air solitaire sans bruit

Il préfère voler qu’attendre la gamelle

Il se bat sous la nue il chasse il est rebelle

Il n’accepte pour lui que rapine qu’il prend

Aux hommes et aux chiens Il lèche sa blessure

Croque sous un rosier quelque bout de fressure

Et rêve de l’Égypte où tous les chats sont grands

Gérard Camoin – in « Le Mouton mécanique » à paraître

JEAN CLAUDE CROMMELYNCK – Trois poèmes

1030 l’effacement
Bardes prophètes
exaltés sublimes
âpres gitans des ombres de la mort
grands cyprès gardiens des tombes
échevelés qui frémissent.
Les cimes battent les airs
laissant halluciné le rare passant frileux
craignant d’être fauché comme une herbe.
Toi l’arbre somnambule
sentinelle dressée à l’aube du crépuscule
tu regardes de haut l’humanité s’éteindre
La passion dissimulée dans le vin
le sang qui coule des gorges sans têtes
au courant des rivières qui dévalent les roches.
Seul vient rompre le silence le roulement de la mer
toute de velours noir sous le ciel bleu de nuit
épinglé de myriades d’étoiles
comme au premier matin des mondes.
Difficile d’imaginer que tout cela disparaît
l’image en est déjà tronquée
sous les flots valsent des plastiques colorés
les corps de migrants en voyage dernier
au gré des courants sous-marins
les fruits sont des pommes d’Eve empoisonnés
les eaux viennent à manquer
et tout le monde s’entretue.
©CeeJay.

 

 

 

1031 New world I (Future is now !)
Les auréoles des canettes de bière maculent
les cercueils des manifestants morts
sous les coups de brigades gouvernementales.
Amis arbres, il vous suffit de nous survivre
pour avoir l’éternité.
Ils ont fait la mise à jour fatale
qui a tout déglingué
nous sommes tous bons pour un syndrome d’Asperger
avec thérapie comportementale obligatoire
par médias, réseaux « sociaux » et supermarchés
avec inhibiteurs de sérotonine obligatoires
signés Roundup & Bayer
délivrés à domicile par huissiers.
À se demander pourquoi ils ont interdit la cigarette
si ce n’est pour n’avoir qu’un seul responsable officiel de cancer.
La nouvelle culture unique est installée
les anciens qui ont encore la mémoire des lois
sont paupérisés à l’exsangue, bientôt exterminés avant l’heure.
Sont chargés, blessés et tués tout manifestant
médecin, pompier, professeur, pensionné, chômeur et étudiant
c’est le « normal-légal » nécessaire à la sécurité.
Le bleu meurtrier a fait place au bleu nuit amnésique !
©CeeJay.

 

 

1032 New world II (Combat)
Quand le bleu meurtrier a fait place au bleu nuit amnésique
la voie la plus rapide vers l’univers
c’est la lumière
la forêt profonde
la poésie
ce Titan qui nous possède.
Voir à quoi ressemble un bois intact
un peuple d’arbres sauvages épargnés
ne sera bientôt plus possible.
Les peuples, les tribus
les derniers épargnés de la Terre
disparaissent sous nos yeux par nos propres ingénieries avides
Les multiples espèces sauvages
animaux, hommes et plantes
vont s’envoler des mémoires et de la planète !
Quand le blues s’empare du monde
les jours sont amnésiques et les songes censurés.
©CeeJay.

 

Jean-Claude Crommelynck dit CeeJay. Né à Bruxelles en 1946, a publié dans plusieurs revues de poésie en Europe, au Maroc et aux USA traduit en français, russe et en anglais. Édition en 2014 chez Maelström Révolution d’un premier recueil de poésie « Bombe voyage bombe voyage ». 2015 ; Poèmes traduits en anglais dans un n° spécial qui lui est consacré ;  MGV2 Issue 81, Irlande. 2017 ; Le Prophète du Néant, recueil de poésie soufi pour réconcilier l’Orient et l’Occident avec 13 traductions en arabe chez Maelström. 2019 ;  Derrière les paupières…L’immensité aux éditions de L’Arbre à Paroles de Amay…Un recueil à paraître en février 2020 aux éditions du Coudrier : L’Arbre de Vie…

 

 

 

 

Fermentation

Un globule fangeux irrigué par un canal tortueux
Haine salée des isolements extrêmes des dogmes absolus des astres écrasants des foudres de pouvoir
Organe dépourvu de sens propre boule malodorante renfermant tout ce que le monde a de détestable
Glas manichéen sonné dans la bulle d’une engeance honnie et qui arrose du sang des tordus la renommée fadasse des seigneurs à blanc
Le passage à vide des savoirs prétentieux
Change le rapport entre le créateur et ses admirateurs
Je t’enduis de malédictions bien pensées injectées dans la glèbe totale
Le maître à songer enfonce la canule dans le fond de l’ange et extrait l’esprit volatil qui emplit le vif
Désir de silence si impérieux que la tête-cathédrale a soif de coton doublé d’étoupe
Le train de gomme acerbe amenuise les chances de victoire d’un poète lors des jeux poétiques d’un empire hypothétique…
De fumeuses colombes viennent se poser sur les casques d’acier où des faucons voraces les attaquent et les dévorent.
On aspire à vivre dans un calme jovien entre les sexes humides et les livres bien secs.
Je ne suis pas sûr que la nuit soit aussi salée que la mer qui l’inonde…
L’aube nous offre la vision d’un cataclysme marin de grande ampleur
Seules les flèches d’une cathédrale émergent de l’océan visqueux…
Le noyau du secret est logé dans un lieu consacré qui est le fruit du temps présent et des vestiges du passé encor animés de la vertu du souvenir… Le sens occulte passe inaperçu dans les fibres de l’acte, là où le désir se dissout dans la plénitude des possibles vécus…
Cascade, je t’essuie avec mon linge métaphysique que des esprits frères m’ont fourni avec le viatique pour l’infini des menaces cosmiques.
C’est la dimension récurrente des mythes anciens qui hante la conscience apprivoisée du jeune impétrant.
La lune savante entre dans le sacre comme dans une masse visqueuse excrétée par l’Océan primitif.
Nous organisons la déperdition des symboles pour que les générations futures puissent voir en face ce qu’est la réalité nue sous les affûtiaux de la conception
C’est une œuvre titanesque qui exige l’art du songe-creux, la maîtrise parfaite de la songerie et l’expertise en intussusception.

YANN MAHO – Magma (2019)

LAMBEAUX

 

Édenté le vieux tassé sur son séant
Éventé le gueux tossé par son néant
L’anus empalé sur le moignon d’un pieu vert
Les jambes en arc de cercle autour de la lune
Un œil vissé à l’excroissance fondamentale du système invasif
La gueuse veille au grain de sel
Embusquée dans les replis graisseux des bêtes trop nourries
On irait là où s’apaise la fièvre des pouilleux quand ils sentent la faim les tarauder
Une voix parlait en moi que je ne connaissais pas :
elle venait de plus loin, de plus au fond, de plus en dedans
Je limais mes vertus avec de la râpe philosophique : on me raillait
Des limailles abstraites flottaient dans un souffle stochastique
Et me dardaient les yeux de leurs flèches acérées
Je devenais celui qui voit en dépit de tout
Ma galerie onirique était bordée de têtes trop pourries
Pour être reconnaissables
J’avais tendance à boire des breuvages mystiques
Qui m’embrumaient les sens
Monstre volant j’accédais à la pâmoison des poètes maudits et j’entraînais mon chat dans des excursions nocturnes à travers les contrées imaginaires de notre songe
Je bâtissais des mondes à coups d’images saccadées ou au contraire de longues heures de tissage inconscient
Des corps sensuels pourtant émergeaient de ces tapisseries mouvantes
Je commençais à éprouver un immense désir de changer les paysages en les tronquant ou bien en les étirant vers l’infini : cela donnait des effets sidérants…
La chevelure d’une sirène débridée entravait la vision des songes et répandait ses lourds parfums sur des surfaces de plus en plus tourmentées par les spasmes telluriques antiques
De hauts châteaux délirants élevaient leurs tours, leurs remparts et leurs flèches vers des cieux toujours plus fantastiques
Mais je me débarrassais des adjectifs pour ne garder que la dynamique des actes simples dans un labyrinthe objectal

 

Le dur brassage des mots dans la soupière alchimique
Quand tourne la crème du temps dans la baratte du diable
Les vents se sont levés sous la griffe d’hiver
Ils sont dans les nuages lactescents de l’aurore
La tête hérissée vers l’œuvre au noir
De sang et de naufrages maelströms de vin aigre
Le vieux corps tout rouillé sonne comme un grelot
Que le gel du matin a figé dans le cristal du rêve
Le sourire des lutins dans les brumes du temps ancien
Écailles de poisson jetées sur les peaux tendues
Écume givrée que des lèvres purpurines dissolvent
Poil d’oiseau antédiluvien que des mâchoires broient
Visions d’étoiles dérivantes et de planètes aberrantes
Volupté de la dérive dans un monde poétique
Là est le secret dans le flot des mots qui déferlent

La reptation est une métaphore de la danse

La bataille des rives opposent les bateaux de deux peuples rivaux qui se haïssent depuis les temps de l’origine.
D’un côté, les citoyens sont forgés par une solide culture de la force  créatrice et du respect de l’autre.
De l’autre, on trouve un amas de clans élevés dans le culte des armes et de la violence physique.
Les uns passent leur temps à nourrir leur esprit des arcanes de la pensée et des délices de l’art.
Les autres ne vivent que pour la guerre et meurent en chantant sous le fer et dans le feu.
Les navires de la cité de l’esprit flottent au-dessus des eaux car ils sont pensés par des génies imaginatifs.
Les navires de la cité du corps, alourdis par les cuirasses, les métaux tranchants et les armures de bronze finiront par couler ou s’échouer sur les bancs de sable.

L’être peut cesser d’être. La pensée seule est éternelle.

YANN MAHO – Enthousiasmes (2019)

La nuit nostalgique

La nuit était blanche
À deux pas des voix de la mer
que l’on ne voyait pas
un Cheval Ailé langue offerte
traversait la lande verte
noire et tellurique
harnaché de tes yeux de tes hanches
de tes cheveux de Voie lactée
de ton mors amer

Au bord de ses lèvres brûlantes
un baiser pas encore donné
au jardin d’agapanthes
palpitait à la tombée du vent
en touffeurs orgasmiques
sous la lune rousse

Baiser-papillon nocturne d’un rêve frémissant
abouché à l’aber de ton antre
au triangle obscur de ton ventre
dans l’humidité chaude sombre et douce
de la nuit nostalgique
qui se dit à mi-voix

Gérard Camoin