Charles Garatynski : Rubicon

— Tu n’iras pas plus loin que ce cours d’eau, d’accord ?

— Pourquoi je peux pas franchir le ruisseau et aller de l’autre côté ?

La mère d’Anton y réfléchit longuement. Une question innocente qui fait l’effet d’un séisme.
— Eh bien, parce qu’il faut des limites !

Elle claqua des talons. Anton resta un moment à contempler la rivière, frontière du jardin.
Le bruit blanc de l’eau, la brise qui fouettait les hautes herbes de l’autre côté. Longues, blondes, mystérieuses — elles appelaient moins à s’y promener qu’à en percer le secret. Pourquoi sa mère lui interdisait-elle de traverser ? Quelques chats sauvages, des oiseaux inconnus — mais rien qui justifiât l’interdit.

Le jour déclinait et Anton rentra à la maison. Ce soir, il négocierait. Ou il irait seul. Une expédition. Un rite. Un secret. Ou alors il traverserait sans rien dire.

Son père paraissait toujours distant et sa mère lui faisait un peu peur. Ils s’exprimaient avec sévérité. Il n’avait jamais osé enfreindre leurs consignes ni défier leur autorité. Parfois, il tentait de vaines offensives, mais tout de suite, les regards désapprobateurs de ses parents le mortifiaient. Dans leurs yeux, il croyait lire de la haine, et même une certaine violence muette qui n’attendait qu’un geste ou une parole de trop pour s’exprimer.
Mais tout de même, ce champ… Il aurait payé cher pour le survoler comme le font ces drôles d’oiseaux qu’il observait depuis l’autre côté. L’autre côté, son côté : celui de la maison, et donc de l’ennui.

À table, il scrutait ses parents avec nervosité. Avec qui amorcer la discussion ? Souvent, il avait remarqué que son père reprochait à sa mère d’être trop dure avec lui. Mais il n’était pas dupe : son père adorait contredire son interlocuteur, peu importe de qui il s’agissait. Pour obtenir quelque chose, il suffisait de dire le contraire. Aussi Et, malgré son jeune âge, Anton perçut assez tôt que sa mère paraissait bien soumise à son père. L’équation semblait parfaite.

— Maman ?

— Quoi encore ?

C’était pourtant la première fois qu’il lui adressait la parole de la soirée.

— Est-ce que je pourrais traverser la rivière pour visiter le pré, demain ?

— Je t’ai déjà dit non, aujourd’hui ! Non, c’est non !

Cette sempiternelle phrase. Anton sentit le sang affluer à ses tempes. Il attendait l’intervention de son père. Mais ce dernier n’avait rien suivi — comme souvent. Il sauçait son assiette en faisant des bruits dégoûtants, perdu dans un monde à lui.

— Maman, est-ce que je pourrais aller dans le champ d’en face, dem…

— Ce n’est pas possible, à la fin ! cria sa mère en tapant du poing sur la table.

Ce n’est qu’à cet instant que son père émergea.

— Mais enfin, chérie, il peut bien y aller, après tout. Il a dix ans, maintenant. S’il veut y aller, c’est qu’il est prêt. Tu le sais…

— On ne peut pas attendre encore un peu ?

— Non, c’est le moment.

À neuf ans, c’eût été présomptueux. Mais à dix ans, on frôle l’âge des expéditions.

— C’est trop dangereux ! On ne sait pas ce qui s’y cache. Et puis c’est un lopin de terre abandonné depuis on ne sait combien de temps. Imagine que tu t’y perdes, ou qu’une vipère te pique !

Son père se tourna vers lui.

— Anton, tu es prêt à te montrer courageux ?

Il acquiesça de la tête avec vigueur. Son père sourit.

— Alors, demain, tu iras !

— Oui, tu iras, reprit sa mère, mais moi, je n’y suis pour rien !

— Ça a assez duré pour Anton, conclut son père.

Anton jubilait. Demain, il verrait le champ d’en face. Il franchirait le ruisseau du jardin, son Rubicon. Ah, liberté !

Il s’agitait dans son lit. Sur ses jambes, il sentait perler de fines gouttes de sueur. Il y a trois ans déjà, il lorgnait sur cet ailleurs. Même si les fauves de la savane n’avaient, à sa connaissance, jamais migré dans le sud de la France, Anton rêvait de croiser un lion ou une gazelle. Peut-être se laisseraient-ils approcher. Peut-être pourrait-il même les étreindre, et leur raconter toute la bravoure qu’il lui avait fallu afin de venir jusqu’à eux.
Il commençait à rêvasser quand sa mère pénétra dans sa chambre. Il ne distinguait qu’une silhouette noire, mais il la reconnut à l’étroitesse de ses épaules. L’ombre s’approcha de lui.
— Anton, tu es sûr de vouloir y aller ?

Elle avait dit cela sur un ton de reproche.

— Oui, je veux voir ce qu’il y a de l’autre côté de la rivière.

— Mais pourquoi désires-tu connaître la vérité sur ce champ ? Il n’y a rien à voir.

— Et toi, pourquoi tu veux que j’y aille pas ?

Insolence : elle lui asséna une petite claque derrière la tête.

— Ce que tu es têtu !

— Mais toi aussi !

Il reçut une seconde claque, plus forte cette fois.

— Si un serpent te siffle à l’oreille, là-bas, souviens-toi que je t’avais prévenu.

— Oui, bien sûr, maman, je m’en souviendrai.

Ils se contemplèrent dans la nuit. Elle l’effrayait, mais il crut entrevoir une once d’amour dans ce silence. Et elle partit. Lui n’attendait que l’aube prochaine.

Il dormit d’un sommeil si léger que les premières lueurs suffirent à le réveiller. Il éprouva une fatigue immédiate. Sa bouche pâteuse, inapte à la parole. Peu importe, se convainquit Anton. Peu importe qu’il franchisse la frontière du rêve vers la réalité, pourvu qu’il traverse celle de la rivière. Et puis, il pouvait bien être un peu endormi pour le faire.

Il s’étira un peu, fit le dos rond et se chaussa. L’herbe humide gagna d’abord le cuir de ses chaussures râpées, avant qu’elle n’atteigne sa peau. Ses parents étaient là, attablés sur une table rouillée du jardin. Silencieux, ils ne se regardaient pas, occupés à feindre l’ennui. Aussi prenaient-ils leur café, tandis qu’un fusil gisait près de son père. Dimanche : il irait chasser, comme d’habitude.

— Prêt, mon fils ? C’est le jour que tu attends depuis toujours. La grande, la très grande traversée !

— Prêt, papa !

Sa mère remuait la tête en murmurant des choses. Quelle rabat-joie.

— Et si le courant l’emporte au loin ?

— Chérie, tu sais bien que nous sommes fin août et que le ruisseau est presque asséché.
Elle remua la tête de plus belle, comme une toupie devenue folle.

— Allez ! Anton, on va t’admirer traverser, et ensuite j’irai à la chasse. On m’attend, il ne faut pas traîner.

Tous les trois s’approchèrent de la lisière du jardin. Le ruisseau n’en était presque plus un, que des veines creusant des sillons fangeux.

Anton regarda ses parents. Son père souriait, sa mère serrait les dents, de telle sorte que sa mâchoire lui apparaissait difforme.

— Eh bien, chenapan ! commença-t-elle. Pourquoi tu hésites, maintenant ?

Son mari lui donna un coup de coude ; elle se tut et se signa.

Anton fit son premier pas. Il s’enfonçait un peu dans la glaise. De l’eau froide vint embrasser ses chevilles. À chaque mètre parcouru, il s’arrêtait et levait les yeux vers le ciel. Liberté. Il voyait la cime des arbres, et derrière elles, un ciel bleu magnétique qui l’appelait.

Arrivé de l’autre côté, il se hissa avec peine sur la berge. Enfin, la prairie. Il prit une grande bouffée d’air. Pour la première fois de sa vie, il quittait la maison, lui qui y était enfermé de force. Il pénétra au cœur du champ. Des corbeaux patientaient ici et là. Il faisait moite. Des insectes vinrent effleurer ses yeux et ses oreilles. Il les chassa. C’est alors qu’il aperçut un monticule de terre. Il devait faire sa taille ; on avait recouvert quelque chose ici. Il s’avança encore. Encore une motte de terre, même taille, même configuration, cachée par la végétation sèche. Des tombes sans nom ni mémoire.

Il entendit quelque chose siffler à son oreille. Un bruit qui ne brisait pas seulement le silence, mais le déchirait. Il pensa aux serpents, mais il n’en vit aucun. Soudain, le même bruit, plus proche encore de lui, et plus menaçant. Il entendit des pleurs, ceux de sa mère. Il se retourna et aperçut son père, la carabine à la main. Ce dernier se rua dans l’eau qui semblait hurler sous ses pas. Anton courut le plus vite possible, sans se soucier de là où il se dirigeait.

Maintenant, il ne restait qu’à espérer que son ami le lion imaginaire vienne l’aider. Il se représentait une immense crinière blonde bondir sur son père.

— Anton ?!

Il courut de plus belle, à s’en arracher les jambes. Chaque pas l’éloignait de ce monde, le rapprochait de celui du rêve.

— Anton, tu m’entends ?!

On le rappelait à lui. Il ouvrit les yeux, sentit la chaleur émaner du sol. Le soleil l’aveuglait et des mouches opportunistes lui piquaient les mollets. Son esprit émergea de la brume. Il reconnut son jardin et le ruisseau presque sec qu’il n’avait jamais franchi.

— Alors Anton, tu vas traverser, oui ou non ?

Son père l’observait avec impatience. Anton remarqua que son sourire était trop grand. Ses cheveux blonds luisaient au soleil. Son visage, pourtant familier, ne lui disait plus rien et l’inquiétait.

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Charles Garatynski, né en 1998 à Bordeaux. D’origine polonaise par sa mère, il écrit entre deux langues. En décembre 2025, l’Académie polonaise des sciences sociales et humaines (Londres) lui a décerné le prix d’Artiste de la diaspora polonaise de l’année en prose.

Ses textes de fiction ont paru notamment dans Marginales et La Revue des ressources en France, ainsi que dans Suburbia et e-eleWator en Pologne. Il a également publié des essais et articles dans La Revue des Deux Mondes, La Quinzaine littéraire et Actualitté, consacrés à Witold Gombrowicz, Bruno Schulz et Stanisław Witkiewicz, dont il a présenté l’œuvre lors de colloques internationaux (Istanbul, Leuven, Sorbonne-Nouvelle).

Sa pièce Héraut de la démocratie a été mise en scène à Nantes en janvier 2026.

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