MOTS PERDUS, MOTS FORGÉS

Chaque année, des mots disparaissent du dictionnaire car ils ont cessé d’être usités par le peuple français et les peuples francophones.

   Mais nous, les poètes, nous ne sommes pas tenus d’entériner ce processus, au contraire. Nous sommes en droit d’aller contre, c’est même notre désir.

   D’abord, il y a de l’honneur à restaurer l’usage des mots perdus : ainsi, ils ne le seront pas pour tout le monde ! Par ailleurs, certains mots qui existent gagnent parfois du sens, voire un autre sens, à être modifiés. Enfin, certains mots, qui n’existent pas, s’imposent on ne sait trop comment à l’oreille et à l’esprit.

   Dans le sillage de Rabelais, de Michaux, de Queneau, de San Antonio, de Novarina et de tant d’autres, contre le conformisme et l’appauvrissement de la langue, autorisons-nous à la création et à la re-création / récréation langagière !

Le comité de rédaction

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Jean-Jacques Brouard 

Tautogrammes

Un tautogramme est un énoncé dont tous les mots (noms, adjectifs, verbes et adverbes) commencent par la même lettre.

Tautogramme en A

Une aventure atroce

Sur cet atoll atlantique, l’agrégat d’autochtones avait comme atout atypique un aréopage d’amazones avenantes, d’aventurières affriolantes et d’amoureuses androlâtres toutes amincies, anorexiques de bon aloi, alléchantes, des algazelles allégées, des allèges bien accastillées, aptes à amadouer l’amiral le plus austère : un amas d’aguicheuses angéliques mais amorales, ad  hoc pour les apprentis avides d’aventures qui rendent amok, d’amitiés ardentes avec des allumeuses amusantes, d’apartés aquatiques avec des anonymes amphibies et appétissantes…

Arsène, l’amorphe agent de l’amirauté, affecté aux avirons et aux amures, avait abordée Annabelle lors d’un apéro dans un alcazar argentin : dans les allées où les asphodèles étaient agités par les alizés, ils avaient agréablement appris à s’apprécier. Elle lui avoua ne pas avoir – non, affirmation absurde ! – d’aversion pour lui : elle admirait son aplomb, son air apache, ses arpions et son allant. Au point qu’elle était amourachée déjà et qu’elle avait envie de l’avoir à elle jusqu’à l’anéantissement de son âme. L’amour appelait un accord pour arranger un appariement ailleurs dans l’avenir, une accolade ou autre, alors qu’elle n’aspirait qu’à l’arnaquer.

Annabelle, l’amène arpète, aronde athlétique, ayant l’art d’attirer, d’assujettir et d’abuser, attifée en aristocrate accorte avec tous les affiquets appropriés, l’attendait à l’aube sous un araucaria. Il arriva en autorail par cette aurore d’automne. De l’auvent, il l’aperçut sous l’arbre et l’accosta sans ambages. Aveuglé par son aura, appâté par l’affleurement des aréoles apparents sous l’aéré angora, appas alambiqués de l’amour qui l’avaient azimuté. Afin d’abréger, ils s’aimèrent, mais, ab ovo[1], cet acabit d’aguicheuse était une abomination : elle abhorrait les androgynes, les acolytes et les allogènes. Elle allait l’anéantir, son alter ego, avec des arguments ad hominem, des armes adéquates, l’adresser ad patres sans l’avertir.

L’aspirant, autosatisfait par quelques acquis en algol, alchimie, algèbre et anatomie, se prenait pour un autodidacte, mais n’était qu’un aliboron. Non content d’aligner les âneries andante, il arborait des affections qui l’affaiblissaient : comme il souffrait d’acné, son amante lui administra une dose d’acqua-toffana  qui ne l’acheva pas mais l’abrutit et le rendit aboulique, anosmique, « agueusique » et acariâtre.

Après des années d’aversion mutuelle, pour se venger des adultères qu’elle accumulait, il l’amena dans son appartement dans un arrondissement loin des artères et de l’agora et l’assomma avec un anspect. N’ayant pas d’arthrite, l’adonis lui en asséna des allers et retours en abondance sur les abattis et l’amocha affreusement au point de la laisser aphasique et amaurotique.

Trop altier pour s’abstenir des assemblées sur  l’acropole, il assistait à une assise quand il fut aperçu, assimilé et alpagué par un argousin de classe A, un as de l’autopsie, adulé de ses associés.  On l’accusa d’abus de tout acabit, on l’aligna comme un albigeois et on l’acheva en l’abîmant abominablement.

 

 

[1] Lat. : depuis l’origine

Jean-Jacques Brouard 

Transmotations et forgeries…

   La transmotation, c’est la transmutation des mots, une transmutation qui peut être morphologique, sémantique, étymologique… C’est un processus alchimique qui permet de créer un mot mutant dont la quintessence est un catalyseur de l’imagination.
   La forgerie est plus artisanale, mais tout aussi puissante.
   Forgerie est un mot tiré de l’ancien français forgeure qui désigne l’action de forger qui vient de forgier. En ancien français forgier signifie forger, mais aussi façonner et fabriquer, donc faire quelque chose avec art, quelque chose d’artificiel, donc quelque chose qui n’est pas naturel. Ce qui explique que le mot, devenu, grâce aux Normands, forgery en anglais, finisse par signifier contrefaçon. Ainsi, la forgerie lexicale, c’est l’action qui consiste à créer un mot qui n’existe pas à partir du minerai langagier – dans ce cas, son sens est libre, même si l’auteur en propose un de son choix – ou bien à contrefaire un mot qui existe – dans ce cas, le mot forgé ressemble au mot originel mais à un détail près et, bien sûr, son sens en est détourné…
   Quoi qu’il en soit, la mutation et le détournement opérés par ces deux pratiques convergentes créent un écart poétique censé enflammer l’imaginaire.

 

Sept transmotations et/ou  forgeries

 académilicien (n.m.) – agent supplétif de surveillance de la langue. « Cela fait trop longtemps que les académiliciens ont infiltré l’école et l’université. » Le Klaxon anarchiste, Nantes,1968.

bouchon-oreille (n.m.) – cylindre de liège qui permet d’entendre le murmure des anges quand ils viennent prendre leur part dans les chais. « Avant même de l’avoir goûté, l’œnologue savait que le vin était bon par le bouchon-oreille. » Jaja-Mag, 2020.

calamytheux (adj.) – se dit d’un personnage infortuné ou d’un fait historique tragique qui a fait, fait ou fera l’objet d’un récit ennuyeux à lire. « Je ne veux pas enflammer le débat, mais il faut tout de même avouer que Jeanne d’Arc est calamytheuse. » Dom Rémy, Ma France, PAF (Presses Atypiques de France) 1952.

démitrification (n.f.) – destitution des évêques rendus à la vie profane sans couvre-chef. « Le nouvel archevêque de Paris a procédé à la démitrification de trois évêques gaullistes en présence du Maréchal. » revue L’Eglise éternelle, 1943.

divinification (n.f.) – miracle consenti par Dionysos pour changer le jus de raisin ou la piquette en pinard correct, en vin fin voire en ambroisie des Dieux. « Dans l’espoir d’une divinification, tous les chevaliers de la Treille sacrée vinrent assister au rituel ancestral  de la guindaille dans la grande cave du château. » Chroniques de la Dive Bouteille, Jean Nêcluze d’Aifyolles,  1760

euthanisie (n.f.) – action de se donner la mort par overdose de pastis. « Après le décès d’un client du bar Le Petit Jaune sur le Vieux Port, le débat sur l’euthanisie est relancé dans la région PACA. » La Gazette de Marseille, 2015

fainéhantise (n.f.) – crainte obsessionnelle de ne rien faire. « Après une vie de dur labeur, à l’heure de la retraite, il souffre désormais de fainéhantise. » Nasser Nada, La Vie passive, Ajaccio, 1999

 

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Miguel Angel Real

âmetriste: Variété de quartz dont la vision prolongée provoque chez l’individu un état d’intense abattement.

lamartinet: Instrument de châtiment corporel qui permet de se flageller en écoutant des vers d’un romantisme suranné. Certaines personnes osent encore revendiquer leur utilisation au XXIe siècle.

livrerté: Effet provoqué par la lecture.

 

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Rémy Leboissetier

Entonymes

fanfaronronner[fɑ̃faʀɔ̃ʀone]
Produire avec sa gorge un bruit sourd pour attirer
l’attention, se faire voir et entendre d’autrui ; plus
généralement : action qui désigne une telle affectation,
mêlant le geste et la voix, souvent maladive.
►mythoxicomanie, délire borborythmique.
« Devant les femmes, mon cousin Jacques se mettait aussitôt
en spectacle : il faisait des mines, gesticulait, susurrait, sifflotait,
gloussait, roucoulait, se livrait aux pires fanfaronronnades. »
Eugène Romblart, Mon cousin Jacques

globésité [globezite]
Expansion des corps sphériques. spécialt. Globe
terrestre : développement incontrôlé des activités
humaines à la surface de la Terre et situation de
surpoids général, notamment démographique.
« L’Univerre souffrirait-il de globésité ? »
Rémy Le boissetier, Présence de l’Univerre

hydrolâtrie [idʀolatʀi]
Culte rendu aux sources et génies aquatiques.
« Jennifer prenait au moins quatre douches par jour, quand
elle ne se baignait pas en surplus. Elle était à ce point attirée
par l’eau, cette ondine, que je la qualifiais d’hydrolâtre. »
Benjamin Fontaine, L’écume des nuits

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Jean-Claude Goiri

Mots A l’envers

grommener
 A l’origine : se promener en grognant.
Par extension dans le langage courant : se plaindre d’une situation dans laquelle on s’est engagé.
Juridique : écrire une plainte dénonçant une plainte.

insommeil
L’insommeil est un état naturel d’éveil de conscience du monde intérieur.
On distingue une phase d’ insommeil lent, profond et réparateur, et une phase d’ insommeil paradoxal, caractérisé par le rêve.
Pour une raison inexpliquée à ce jour, l’état d’insommeil est inexistant chez les Hommes de pouvoir.

 malgame
 1.-Mélange d’individus homogènes  se distinguant par la nécessité de ne pas se distinguer.
Réunion dans un même corps social d’unités de recrutement similaire ayant des objectifs communs.
2.- Maladie sociale se déterminant par l’embourbement d’un individu dans la même mélasse qu’un autre sans pour autant savoir pourquoi. Le malgame peut générer un effet de masse et conduire toute une société à des extrémités allant à l’encontre de ses idéaux avant l’apparition des premiers symptômes.

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Rémy Leboissetier

Entonymes

capistonner [kapistɔne]
Faire bénéficier des meilleurs appuis et plus vives
recommandations.
« Soyez sans crainte, jeune homme, vous êtes capistonné. »
Henri de Sabaillon-Verny, Le Cierge est sous l’escalier

daltonalité [daltɔnalite]
Anomalie de l’ouïe, qui entraîne une confusion
des intervalles dans l’échelle des sons.
« Ne criez pas ! Je ne suis pas sourd ni daltonal ! »
Herbert von Garoyen, Mémoires d’orchestre

effervanescence [efɛRvanesɑ̃s]
Bouillonnement d’idées, entre pétulance et
pétillement. Agitation intellectuelle entraînant
une sensation de perte de présence physique.
« J’étais parvenu à un tel degré d’effervanescence
que je pensais avoir triomphé de la matière,
comme sous l’effet d’une pilule d’invisibilité. »
Krida Ben Arouf, Porté disparu

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Jean-Claude Goiri

Mots A l’envers

alentournure
 Expression et combinaison de signes manifestant la volonté de désigner un mot sans jamais réussir à l’exprimer. L’alentourneur se caractérise par une volonté essentielle de communication avec toute personne qui l’entoure.
L’alentournure nécessite donc la capacité à utiliser tous les matériaux sémiotiques des alentours du mot non émis ainsi qu’une connaissance approfondie de ce terme.

craser
Broyer quelque chose ou quelqu’un par insouciance. Contrairement à « écraser », craser met l’accent sur l’inconscience de l’acte.
Note d’un psychiatre : « Le craseur a souvent lui-même une personnalité crasée. Le crasement étant donc complètement intégré dans son inconscient, on peut dire que, paradoxalement, il déréalise  cet acte en le répétant à l’infini. »

 désempromener
 Action de détourner quelqu’un qui se détourne du chemin qu’on avait tracé pour lui et de promener cette personne en des endroits prédéfinis afin d’orienter sa course exclusivement autour de soi.

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Rémy Leboissetier

Entonyme

blaguenauder [blagnode]
Se promener, généralement en famille, flâner en
évoquant les anecdotes du clan ou du groupe,
ranimant les sujets de plaisanterie traditionnels
des uns et des autres.
« Mes vieux aimaient blaguenauder au
parc municipal après le morne repas dominical. »
Noémie Lelièvre, La Malapprise

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Rémy Leboissetier

Entonyme

armorigéner (s’) [armɔʀiʒene]
Réprimander quelqu’un, dans le but d’un meilleur
amendement.
« Il n’est pas rare que les Bretons de Paris se sermonnent
mutuellement et décident, au terme de leurs invectives,
de s’armorigéner, c’est-à-dire de revenir sur leurs terres
pour retrouver un air plus sain. »
Yves Nédélec, Le Baragouin des bécasseaux

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Luc Baron 

A ma clepsydre…

A ma clepsydre il était plus que temps. J’enfourchai mon célérifère à cadre de bois et patinai diligemment, écrapoutissant ici et là quelques paresseux hexapodes. Peu ou prou il me restait une chance d’arriver en temps et en heure, voire à tout pile. Nonobstant mon probable essoufflement et les ânonnements afférents, d’aucun me serait reconnaissant d’avoir tenu promesse. Encore devais-je espérer que cette ardeur à l’élan me permettrait d’arriver sans coup férir, pourvu qu’elle ne soit pas endiguée par le clabaudage impromptu d’un digitigrade safre de mon mollet, un engorgement circulatoire, ou les tribulations que me causeraient une anicroche inopinée. Ces pensées digressives me ralentissaient-elles ? Que nenni ! Je crapahutais tout de go, peu soucieux d’écorcher mes semelles, prêt à payer du sarcocarpe, à fulminer mes alvéoles pulmonaires, plus assidu à officier qu’un extatique missionnaire, pourvu que le ministère fut rempli. Et, enfin, je touchai au but ! J’étais rompu ! Pauvre écaflote délaissée sous un tapabord mal-seyant. Ils étaient là, l’air placide et absent de ceux qui se gobergent, peu captivés par mon exploit et ses conséquences sudatoires, bien peu reconnaissant de mon application à satisfaire le contrat et leur potentielle félicité. Je les avisai de ma contrariété. Ils trigaudèrent !  » Eh quoi, s’esclaffèrent-ils, si tu n’étais empreint de misonéisme , tu serais venu en taxi, à nos frais, et sans fatigue. Alors cesse donc de caqueter !  » J’en fus marri, contrit, et quasi décimé. Je me consolai comme je pus, murmurant en mon for  » Encore heureux que le ciel soit clément .. Il aurait pu s’appeler Marine ou Jean-Marie .. »

12/10/22

 

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Jean-Jacques Brouard

Discordance

Le gaillard était de visu un mâche-dru remarquable qui ne rechignait pas à engouleiller des pots tout en s’ébaudissant avec des péronnelles de passage. Sa moitié était une prône-misère qui passait la sainte journée à rognonner dans tous les coins quand elle ne faisait pas la pecque devant la boîte à images.

Il est vrai que le grand forfante avait son côté gobe-mouches, mais il était poterne et pourvoyant, peu contredisant en tout cas.

Elle, c’était l’inverse : elle était blasonneuse et fâcheuse. Elle s’atêtait à tout et tumultuait à contre-poil. Difficile à raccoiser, elle ravaudait à messéance.

Lui complaisait in poculis pour la paix du ménage, se brandillait pour s’accoiser, ébaubi par tant d’acrimonie. Pour ce roger-bontemps, toutes ces fatrasseries étaient canulantes !

 

Jean-Jacques Brouard

Au restaurant

Ah, le client en avait son soûl de chamboler. Il avait une forte envie de brifer et reluquait convoiteusement du côté de la coqerie. Il y avait là un gâte-sauce d’allure bourguignonne qui paraissait capable de mitonner une blanquette de veau sans consulter de grimoire.

Émerillonné par l’idée même de s’embourrer le sac avec des mets entichants, il posa son séant sur un tribuchet et commanda une flasque de pinuche. Il s’engouffra une lampée… Ah, quel déboire !  C’était du chasse-cousin ! De la ripopée ! Il endêvait grave !

Il héla aussi sec le tavernier, qui rappliqua fissa en godillant. C’était un foutriquet fort civil, mais traîtreux, qui lui soutint mordicus que le jaja provenait d’un vignoble bordelais assez coté dans les coteaux.

Epalourdi par une telle doublerie, le  client perdit sa quiétude et s’endiabla brusquement. Le minaud allait morfler : une avalanche de sobriquets tartignolles vint lui entartrer l’oreille interne et lui encrasser la comprenette. Et le lourdingue enjôleur retourna penaud à ses barriques comme un poiloux affligé…

 

Jean-Jacques Brouard

Le mieux-disant

Il avait l’art de s’impatroniser partout. Il esbroufait, le fanfaron, engaulait la galerie, emberlucoquait son monde.

Pantophile affirmé, il s’inventait une parentaille illustre pour embabouiner le bourgeois et débagoulait avec un tel brio que l’auditoire s’abalourdissait torpide et s’infatuait du pasquin.

C’est qu’il en avait de la jactance, le hâbleur !  Il y allait à l’improvisade sans s’embarbouiller : un maître du dégoisement, un as de la faconde, une épée du verbe !  Et quand on le tarabustait, il contre-piquait  du tac au tac. Quel entregent !