Anne Barbusse – Femmes cinématographiques

Photographie : A. Rivière Kéraval (Bill Viola au Grand Palais, 2014)

Ces trois textes font partie d’un recueil inédit (Femmes cinématographiques) où l’autrice a rassemblé des textes écrits à partir de films où se retrouvent des figures féminines qui l’ont marquée, parfois de films de réalisatrices.

Mia Hansen Løve
avec un tel nom comment poser sa caméra à fleur de terre
dans une île déjà filmée par un maître
comment arrimer le corps aux douleurs d’amour
sinon en plein été entre champs et arbres sinon
en filmant la création féminine
(la mère manque de son enfant, la femme
doute de son écriture, mais le mari très sûr de lui
lui suggère alors
de faire autre chose)
alors elle déploie son film dans le film
sa mise en abîme de la souffrance
face au maître aux neuf enfants de six femmes différentes
(n’a été que cinéaste, jamais père)
après avion voiture ferry attend son enfant
malgré le cinéma
malgré la création et le cinéma et la nature première
la femme crée différemment de l’homme
plus intérieure plus
féconde – dans l’île transformée en Bergman safari et l’hypocrisie des winners
elle esquisse un pas de côté léger et grave, baigné d’été
dans la matrice du cinéma et de la mer

 

à propos de Mia Hansen Løve, Bergman Island, 2021.

 

***

 

faut-il devenir folle quand on a l’absolu au bout des doigts telle une Béatrice Dalle
intransigeante

faut-il peindre tous les chalets de la plage de Gruissan pilotis sur le sable en bleu et rose

faut-il

y croire à ce roman pour y sacrifier sa rage

envoyer à tous les éditeurs

puis en province tâcher de faire un enfant parce que les éditeurs ne répondent pas

s’arracher un œil après un test de grossesse négatif

tout casser jeter les objets par la fenêtre anéantir la médiocrité

finir à l’HP

étouffée sous un oreiller par l’amant (sanglée sur lit blanc chambre vide métallique)

finir psychotique alors

qu’enfin un éditeur a accepté le roman

– alors l’amant (après s’être travesti) recommence à écrire, le cinéaste a fait son film

il n’y a pas d’autre réponse à la non-vie

sinon écriture et film (à vingt ans dans l’urgence il ne faut pas mourir)

borderline sans compromis avec la médiocrité du réel

borderline se tuant de pas assez de vie

à contre-mensonge

à propos de 37,2 le matin, Jean-Jacques Beineix, 1986.

 

***

marche
ne parle pas
cueille une mûre
l’enfouit dans son sac

mange une mûre, une autre,
caméra très près du visage
noir le visage
cheveux crépus blancs
peau instinctive

marche Magdala
dans la forêt sainte ou sorcière
parmi fougères et araignées d’eau
courbée, robe du bure trouée

cette solitude forestière
telle ascèse
murmure amoureux, encore
bête pas même traquée, dans les arbres

embellie et noire

à la rivière lave sa tunique blanche
frotte de ses mains noires
l’eau ravine la joie

flashback-illusion
un christ nu barbu sur le rocher allongé
folklore hippie
membres emmêlés

elle est jeune
sourit, enfin

arrache son cœur au terme des rocs
brume
sanglante la douleur franche
dans la grotte l’ange veille
épure le spectacle

envolée finale façon stéréotype
trouée dans nuages gris
qu’est-ce que le sacré sinon
s’élever par-dessus terre
en image

à propos de Magdala, Damien Manivel, 2022.

 

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