Variations sur une photographie de Miguel Ángel Real
Fenêtre nue
n’être qu’une voix
parmi les immeubles
comme les paroles râpeuses
écrites dans le béton brut
qu’un homme lit patiemment
à travers les murs aveugles
cachant les rues droites
d’une ville immense
qui prête serment
à un lampadaire en plein jour
en espérant mêler tous les néants
de la silhouette crayonnée
d’une fenêtre nue
comme les ruines
d’un château gonflable
qui allège le réel
avec un grain de poésie
mimant la folie
Laurent Grison
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Les briques agrégées fomentent l’impasse
des convenances
balayer de poussières
la rumeur et les brèches
se réfugier dans les discours
de l’aparté
surtout ne pas déplaire
surtout ne pas se commettre
sous peine de voir
son entremise lynchée
la potence éclair fermeture de l’utopie
c’est le nouveau monde des cavernes
qui se contente de fenêtres imaginaires
et les slogans rebelles
s’évanouissent dans la psyché
sourdine au portillon
dis-moi quand même que tu les entends
par la fente fantôme sanguine d’une espérance
Arnaud Rivière Kéraval
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« …all times before the law
Yoak’d us, and when, and since, in this I sing.
And the great world to his aged evening ;
From infant morne, through maly noone I draw :
What the gold Chaldee, or silver Persian saw,
Greeke brasse, or Roman iron, is in this one. »
« … Je chante tous les temps
D’avant comme d’après la loi qui nous contraint ;
Du matin de l’enfance et du midi viril
Au soir de sa vieillesse, je peins ce vaste monde :
Ce que vit Chaldéen, Perse, Grec ou Romain,
Aux âges d’or, d’argent, de bronze ou bien de fer. »
John DONNE, Poésie – The Progresse of the soule (Le Voyage de l’âme)
Traduction de Robert Ellrodt, Imprimerie Nationale éditions, 1993
FIERS BÂTISSEURS
Vous tous fiers bâtisseurs
qui avez bâti de confiance
en beauté solidité
selon les plans à vous confiés
Vous tous fiers bâtisseurs
qui ne cessez d’édifier
de matérialiser
fer sur verre
verre sur bois
pierre à pierre
béton sur béton
Qui a dit que vous bâtissiez
sur du sable ?
Oui sur du sable !
par l’eau et par le feu
certes avec le sable mais
avec l’eau avec le feu avec
cémentation cimentation
vous tous humbles poètes
qui avez bâti de conscience
en beauté et volatilité
selon les mots à vous soufflés
vous tous modestes poètes
qui ne cessez de rêvasser
de spiritualiser
touche par touche
de ligne à ligne
page après page
de sème en sème
Qui a dit que vous bâtissiez
sur du sable ?
Oui sur du sable !
certes on se jette à l’eau
on joue un peu avec
le feu
mais le sable est dans les yeux
aimantation lamentation
Un missile – venu d’où
a détruit ton bâti
fier bâtisseur et poète claquemuré
tout n’est que cendres et fumée
Il faut à présent reconstruire
ré-œuvrer
Mais le poème est loin déjà
que nul mur n’enclot
il reviendra graine enterrée ravivée
remontera
des racines de la mémoire
par le secours de la sève enfin sauvé
remontera jusqu’à la cime
dans chaque ramification se déploiera
parmi le lent bourgeonnement des lèvres
et quelque improbable oraison
floraison de paroles exprimées
dans une langue qu’on avait depuis
longtemps oubliée.
Rémy Leboissetier
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maçonnerie de l’apparence sa géométrie convenue de poncifs imbriqués son réseau de signes pervers son enduit d’opacité d’ambiguïté d’imprécision palimpseste rugueux maquillé de crépi pour induire en terreur où affleurent des bribes de sens vulgaire des mots d’ordre rabotés par usure d’illusion et dans la paroi terne les orifices carrés passages autorisés que la Doxa tolère pour laisser voir des rouages et pour nous rassurer la vision est obscure elle ne révèle rien plutôt dessiner une fenêtre pour imaginer l’au-delà du mur pour VOIR enfin le désordre du monde la profondeur du réel l’arc-en-ciel des idées
Jean-Jacques Brouard
