David Waldman

Je voudrais savoir pourquoi

Je voudrais savoir pourquoi
moi, qui ne suis pas le fils rêvé des étreintes impossibles de l’hiver et de l’été,
mais peut-être celui du parieur au parfum de tabac, hésitant à s’asseoir
mais certain de gagner,
et de la buraliste dont le visage s’absente en lui rendant chaque jour sa monnaie de singe,
pourquoi
moi, qui ne suis pas le frère étendu à même le sol dont on enjambe le corps
pour continuer à vivre,
mais peut-être celui de l’innocent traine-caddie du marché,
avec ses yeux de béton trempé et surtout ses mains pleines,
oui surtout ses mains pleines
de toutes les pelures du monde
je voudrais savoir pourquoi
moi, qui ne suis pas non plus la sœur ébauchée par le fusain des vents contraires,
ni l’élève au regard vide soudain rempli de comprendre qu’il ne comprend rien
mais peut-être son professeur lui soupirant que c’est là le début de quelque chose,
ce professeur au cerveau comme un membre fantôme palpitant de récits acariens,
et bientôt versé sur une bordure de trottoir,
fracture ouverte faute au verglas début de rien
pourquoi
moi, qui ne suis pas cette bête qui ronronne sa demande,
couverte de baisers comme flocons tombants dans un silence de neige
et promise à l’évidence malgré la fatigue,
de tes doigts ravissants et ravis
par la douceur
pourquoi moi,
qui suis seulement cet élan abattu et bramant chaque soir
une même demande toute aussi animale mais cette fois promise à une paume de plomb,
quand ce n’est pas à la menace de l’orage, ton écrin de vérité
je voudrais savoir pourquoi
moi qui suis bien ce corps, cette peau, ces mains, cette bouche
adorés quand ils sont à distance
mais pas l’explorateur en apprentissage qui s’est rempli il était une fois de toi
quand tu t’es remplie il était une fois de lui
de votre gaieté aussi malsaine que nécessaire
comme un hurlement de louve
savoir pourquoi moi,
qui ne suis pas la vieille porteuse de fagots
dont les prières montent en vain vers les dieux sourds du Djebel
aussi mal nommé Amour,
ni sa fille à la chevelure tressée des mêmes prières
englouties par le sang qui coule de leurs tympans crevés
mais qui suis ton homme puisque c’est ainsi que tu nommes,
sans y toucher,
ce vieux corbeau croassant dans ton lit,
agité de tics obscènes comme autant de non-dits qui agacent tes nuits,
cet homme un jour sur deux et son dérèglement climatique
aux sources troubles et intarissables
je voudrais savoir pourquoi
moi, qui ne suis pas le père égaré dans les forêts de Sibérie,
l’âme rougie par le froid des étoiles mortes,
l’enfant de toutes les âmes rougies par le froid de celles qui ne naîtront jamais,
qui ne suis pas non plus le petit voleur aux jambes comme des brindilles
emportées par le vent des jurons
mais qui suis peut être celui qui jure, tout à la fois las et réjoui, cocu mais content
de voir son argent touché par la grâce
je voudrais savoir pourquoi
tes gènes contiennent tous les allèles du bonheur,
la tristesse récessive et la joie dominante
qui te permettent d’illuminer le monde puis de dormir avec moi mais sans moi
tandis que les miennes n’ont rien trouvé d’autre à faire que d’encoder des insomnies
savoir pourquoi
la tendresse devenue centenaire, les baisers retraités, les murmures des glaciers
qui composent la formule chimique
«  je ne te désire pas comme tu me désires »
de toutes les fins du monde possibles
l’augure aux accents d’orange et de cyanure
lu dans les entrailles de tous les amours possibles
me laisse, sans autre prophétie,
assoiffé quand tes lèvres me fuient,
exsangue quand ta peau ne dit plus
ce que tes mots promettent
je voudrais savoir pourquoi
je dois maudire mon cœur de ses déclarations épidermiques
qui grimpent comme des lianes chargées de fruits obèses
le long du marbre de ton ventre jusqu’au feu éteint de ta nuque
pour mendier, imbécile, jamais content,
quelques instants arrêtés
juste avant la plongée dans la nuit digitale

je voudrais savoir pourquoi,
quand tu auras lu ce que je t’écris,
il ne me restera que tes yeux noirs pour pleurer,
savoir pourquoi
tu ne veux pas savoir pourquoi
et sans doute,
moi non plus.

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