Florent Toniello

Trois poèmes de son projet Sonné d’Amérique – Journal de voyage.

Photos de l’auteur

Jour premier à Manhattan

Huitième avenue, effluves de cannabis,
dans l’air de sept heures, décalage, vertige.
Aux regards verticaux me répondent les cris-
sements des vélos, livreurs déjà vers leurs piges.

Des pas pressés aux gobelets, café en main :
la gare crache en continu vers l’au-dehors.
Je slalome entre iceux pour tracer un chemin ;
Times Square s’éveille, leds énergivores.

Une cheminée de vapeur contraint les trucks
sur une file unique qui sent la barbeuque.
Central Park, loin là-bas, est en ligne de mire ;

flambants Steinways en vitrine, feux tricolores.
Je lèche les étals déployés en longueur ;
perplexe, scrute cette machine à séduire.



Museum of Modern Art

Les escaliers bondés bruissent de toutes langues :
foule compacte, étages envahis de ru-
meurs. Flashes interdits, lors il faut garder sang-
froid pour mater peintures, dessins ou statues.

Attroupements devant les œuvres embléma-
tiques : mieux vaut filer directement plus haut.
Au dernier étage, Jack Whitten, en amas
de noirs, de reliefs, sonde le fond du cerveau.

J’accroche quelques sacs, foutue proximité !
On croirait voir des virus l’immense gaîté
à circuler parmi ces hôtes en puissance.

Cinq heures de pas prudents, gorgées de couleurs,
d’installations post-, d’artistes précurseurs :
l’art moderne se gagne au prix de pénitences.



Vêtu d’un ciré jaune

En ce vingt-six avril, encor des blocs de glace
au pied des chutes. Le liftier, testé, nous dit
qu’ils sont charriés sur la rive, prennent place :
du printemps, le courant s’en balance, fait fi.

Ce serait un spectacle incongru, pas banal,
que de voir un de ces tout ténus icebergs
plonger de cinquante mètres, dans un brutal
plouf ! éclabousser les badauds à la barrière.

La frénésie des flots appelle la fréné-
sie des sentiments &, l’esprit exacerbé,
je vois le raz-de-marée emporter sitôt

les perches à selfies, les sourires béats.
Mais de désastre, point : les flashs sont toujours là,
le tourisme a vaincu mon sombre scénario.

Florent Toniello, né en 1972 à Lyon, commence une première vie dans l’informatique au sein d’une société transnationale, à Bruxelles en Belgique et ailleurs. En 2012, il s’installe dans la capitale luxembourgeoise; sa deuxième vie l’y fait correcteur, journaliste culturel et poète. S’ensuivent huit recueils de poésie publiés au Luxembourg, en Belgique et en France, une pièce de théâtre jouée au Théâtre ouvert Luxembourg ainsi qu’un roman et un recueil de nouvelles de science-fiction. Pour l’instant, il n’est pas question d’une troisième vie.

Poésie

Flo[ts], Phi, 2015
Ptérodactyle en cage, Phi, 2017
Lorsque je serai chevalier, Jacques Flament, 2017
L’Oreille arrachée, maelstrÖm, 2017
Apotropaïque, Phi, 2018
Foutu Poète improductif, Rafael de Surtis, 2018
Vidée vers la mer pleine, Phi, 2021
Mélusine au gasoil, Facteur Galop, 2022

Fiction

Ganaha. Un conte futur dans une langue passée, roman, Jacques Flament, 2020
Honorable Brasius, nouvelles, Hydre éditions, 2023

Essai/entretiens

Pierre Joris with Florent Toniello, Always the Many, Never the One, Contra Mundum Press, 2022

Photographie: Paulo Lobo

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