1
Malgré la tempête de neige qui nous enveloppe depuis une semaine, ce matin, rue Kuldnoka* à Tallinn, j’ai entendu le chant de l’étourneau. Écoutez, cela peut vous arriver aussi, de l’entendre en plein hiver. Ce chant anonyme. Le son a griffé la neige. L’écriture n’a réveillé aucune empathie. Juste l’insistance du chant en fond sonore. L’étourneau est un oiseau austère. L’étourneau est un oiseau paradoxal. Un chaos murmure à mon oreille, mais ce type à plumes est responsable et ébouriffé. Il aime la routine de son chant. L’oiseau-Mozart est un oiseau prisé. Il rêve d’une chanson qu’il serait impossible d’entendre, tant elle serait vibrante.
* kuldnokk en estonien signifie étourneau
***
2
À l’école du surmoi, on tranche
Entre « re-proche » et « re-père »
– au risque de les perdre.
Le monstre usurpe l’artiste :
Comment chanter vrai/faux ?
Ce plat pays s’achève à la frontière.
Les sons s’alarment :
Solaire ! Sol Air ! Sol’Air !
sol-air…
***
3
Le futur de l’art sonore sera hermétique : des voix encapsulées et des marionnettes dans des bocaux en bois et en verre. Vian-vian. La voix du crooner en fin de monde, le bruit du vinyle. On étudiera ces musiques dans des établissements de lumière. On gardera la radio, une cassette qui serpente comme un animal souvenir près de l’oreille quand-tu-es-avec-moi-après-avoir-vu-la-ville-de-nuit. Qu’emportera-t-on en avant, si l’on n’arrive pas à dissocier le lyrisme des ligaments vocaux ? L’émotion reste indivisible de
la matière qui l’abîme.
***
Poétesse francophone résidant à Tallinn, en Estonie, Elena Truuts écrit en français depuis longtemps. Elle a vécu plusieurs années à Paris, où elle a fait des études de lettres et soutenu sa thèse de doctorat sur le théâtre de Nathalie Sarraute. Elle a déjà publié ses textes dans plusieurs revues françaises. Elle fait également de la poésie sonore avec un créateur de son estonien. Elle enseigne la langue française à l’École Européenne de Tallinn.

