Rémy Leboissetier: « CE VIEUX FOU DE KAETZ »

CE VIEUX FOU DE KAETZ

L’autocar s’arrêta au maximum de ses freins, gravant sur l’asphalte l’empreinte de ses pneus. Hébété, je m’approchai du véhicule et humai les multiples senteurs de son voyage. Au volant, je reconnus aussitôt ce vieux fou de Kaetz, à la rousseur de sa chevelure, hirsute, à son front, ses joues, criblées d’éphélides. Il arborait un curieux sourire en coin qui avait pour effet de lui contorsionner la moitié du visage ; cette asymétrie lui donnait un air équivoque, à la fois clownesque et faussement engageant. Enfin, il appuya sur le bouton de commande : les portes se déplièrent, m’aspirèrent, puis se replièrent en soupirant.

Comme je montais, un groupe de gens, fêtant je ne sais quoi a priori, m’enveloppa aussitôt et me dispensa dans l’hilarité générale de vives accolades. L’une de ces personnes – que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam – me tendit une chope remplie à ras bord d’un liquide incolore (de l’eau ?). De part et d’autre, les vêtements bigarrés des voyageurs formaient une fresque mouvante tandis qu’une étrange rumeur s’élevait, tel un chant funèbre, une sorte de gospel flottant… Des bribes de musique éclataient en même temps aux quatre coins, l’instant d’un rire ou d’un sanglot (non, ce n’était pas de l’eau).

Soudain, ce vieux fou de Kaetz se mit à déclamer :

— Je prends à témoin cette lueur matinale qui s’élève à l’est et qui nous offre une fois de plus sa lumière mirobolante ! Un jour comme celui-ci, hier comme demain, identique à tant d’autres, ne prétend pas briser les maillons de nos chaînes ! Pourtant, mes amis, voici l’heure du départ ! Voici l’heure insoupçonnée, qui retentit, en marge du temps !

Et, en manière de conclusion, il pressa de toutes ses forces l’avertisseur sur son volant. Je crus qu’une bande de pigeons effarouchés venait au même instant de souffler l’habitacle, avant de comprendre qu’il s’agissait d’une salve d’applaudissements. Après ces effusions, les passagers – combien pouvaient-ils être ? – entonnèrent à nouveau leur sombre mélopée. Subitement, quelqu’un piétina sa montre avec rage ; suivit un cri : de l’objet éventré s’écoulait comme du sang, avec ceci de particulier qu’une odeur se propageait, nauséabonde.

L’atmosphère du car devenait suffocante. Pour je ne sais quel motif, l’ensemble des vitres avait été recouvert de peinture ; j’entrepris alors de chercher une issue lorsque je sentis qu’on me tirait en arrière. Me retournant, j’aperçus un vieil homme en bleu de travail, au teint gris et lilas, filamenteux, qui répétait inlassablement : « Vois-tu mes mains et mes veines incandescentes ? Vois-tu mes mains ?…. Il parut ensuite s’assoupir, sans cesser d’actionner ses lèvres.

Autour de lui, les gens continuaient à se tortiller comme s’ils étaient en transe, et les couleurs de leurs étoffes, merveilleuses, virevoltaient devant mes yeux. A ces couleurs, une à une, j’esquissai un rêve, mais mon rêve avorta : une odeur d’huile distança mes pensées et mon cœur prit l’aspect d’un immense moteur éclaté.

L’autocar venait de démarrer.

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