Traduction par Miguel Ángel Real
De Fuentévar, Mahalta ediciones, 2021
(Francisco Caro nous précise ceci : « Fuentévar est une vallée située dans la province de Ciudad Real, où se trouve une source d'eau ferrigineuse sur les rives du fleuve Bullaque, près de mon village natal. C'est un affluent du Guadiana. Il s'agit du seul fleuve vivant de la province. Tous les autres sont taris. Triste réalité que la nôtre... Le recueil s'inspire de ce maigre filet d'eau... »)
Fuentévar
El asunto es vivir,
aunque el sol acarree las sospechas
de fraude en lo pasado
(el aire baja y tizna
de caridad sin fe nuestra esperanza)
vivir como el que acude
al propio desafío: como si tú y yo fuéramos
de culpa no consciente
(desde un hierro escondido
mana un agua que fluye entre pronombres)
vivir igual que náufragos:
en la virtud errantes,
sedentarios cuando los desconsuelos
(guía la luz con pausas
su mínimo caudal hacia el Bullaque)
vivir contra las brújulas,
vivir juntos
el goce de volver a equivocarnos.
Fuentévar
L’essentiel c’est de vivre
même si le soleil charrie des soupçons
de fraude sur le passé
(l’air descend et souille
notre espoir de charité sans foi)
vivre comme celui qui se rend
vers son propre défi: comme si toi et moi étions
d’une culpabilité non consciente
(d’un fer caché
jaillit de l’eau qui coule entre des pronoms)
vivre comme des naufragés:
errants dans la vertu,
sédentaires au moment des désespoirs
(la lumière guide par saccades
son mince débit vers le Bullaque)
vivre contre les boussoles,
vivre ensemble
la jouissance de se tromper à nouveau.
***
De Este nueve de enero. Antología poética. Lastura, 2019
Contra la indefensión
Llegué a los verbos
desde el verbo, yo vine
por el mar a la mar, dije espiga
a la espiga, tal vez por eso,
por ser voz de inocencias,
viví calladamente
con hambre anduve,
y el día incierto en que llamé
luz al pan que comía
supe qué solas tiemblan las palabras,
y cómo guardan dentro,
junto a la piel, el pánico que sienten
cuando una voz convoca a su enemiga.
Yo sé de sus recelos, yo sé cómo
entre ellas se observan,
miden y temen
hasta llegar a odiarse
por eso,
para esconder su agobio,
las palabras nos buscan, nos alquilan,
nos abrazan y ciñen
hasta lograr,
aunque no lo pretendan, que parezcamos torpes,
angustiados o débiles.
Por ese desafío —dijo serio el Maestro—
a quien oficie
de poeta se añade
la obligación escrita de responder al daño
es preciso
mantenernos alerta,
disponerlas muy juntas, enfrentarlas,
conseguir que se muerdan o copulen;
que vacíen
una en otra su dosis de virtud o veneno
y evitar ser nosotros
victimas por refugio de sus debilidades
la astucia no es delito
y escribir
poesía es también y desde Homero
un acto de legítima defensa.
Contre la vulnérabilité
J’ai atteint les verbes
depuis le verbe, je suis venu
par la mer vers la mer, j’ai dit épi
à l’épi, et c’est peut-être pour cela,
parce que j’étais la voix des innocences,
que j’ai vécu en silence
j’ai connu la faim,
et le jour incertain où j’ai appelé
lumière le pain que je mangeais
j’ai su à quel point les mots tremblent seuls,
et comment ils gardent en eux,
près de la peau, la panique qu’ils ressentent
lorsqu’une voix convoque leur ennemie.
Je connais leur méfiance, je sais comment
ils s’observent les uns les autres,
se jaugent et se craignent
jusqu’en venir à se haïr
c’est pour cela,
pour cacher leur désarroi,
que les mots nous cherchent, nous louent,
nous embrassent et nous enserrent
jusqu’à parvenir,
même sans le vouloir, à nous faire paraître maladroits,
angoissés ou faibles.
En vertu de ce défi -dit le Maître très sérieux –
celui qui endosse
le rôle de poète a, de surcroît,
l’obligation écrite de répondre au mal
il faut
se tenir à l’affût,
les disposer tout près, les confronter,
faire en sorte qu’ils se mordent ou s’accouplent;
qu’ils déversent
l’un dans l’autre leur dose de vertu ou de poison
et éviter d’être nous-mêmes
les victimes de leur faiblesses cachées
la ruse n’est pas un délit
et écrire
de la poésie est aussi, depuis Homère,
un acte de légitime défense.
***
Supe
Supe que
nada hay perfecto, nada
el fuego muere sucio,
los poemas traicionan,
ser Dios es el pecado
nada
ni la escalena muerte.
J’ai su
J’ai su que
rien n’est parfait, rien
le feu meurt sale,
les poèmes trahissent,
être Dieu est le péché
rien
même pas la mort scalène.
Francisco Caro (Piedrabuena, Ciudad Real, Espagne, 1947) est un nom essentiel de la poésie actuelle espagnole.
Il a publié une quinzaine de recueils, dont Salvo de ti (Ediciones Vitruvio, 2006. Prix de la Association d’Ecrivains de Castilla-La Mancha 2004), Las sílabas de noche. Ediciones Amigos de Juan Alcaide, 2008. Prix Juan Alcaide 2007, Paisaje (en tercera persona). Colección Literaria Universidad Popular, 2010. XXI Prix National de Poésie José Hierro, Cuerpo, casa partida. Diputación Provincial de Soria, 2014. Prix Leonor de Poésie 2013 ou El oficio del hombre que respira. Eolas, 2017. Prix Antonio González de Lama de Poésie 2017.

