Il y a quelque temps je me suis retrouvé, sans savoir pourquoi, debout avec un petit arrosoir à la main, un de ces arrosoirs émaillés décoratifs, au pied du gros chêne au coin de la route de la maison de ma grand-mère, à la campagne, non loin du bourg. Et j’ai bien remarqué la petite trace d’humidité sur le tronc de l’arbre, laissée par l’arrosage, comme un petit pipi. Une attaque inutile, une sorte de coup d’épée dans l’eau sur un arbre.
Un peu confus, je me suis assis contre l’arbre face à la route et au paysage. Je ne cherchais pas d’explication à cette situation, ce geste, cet acte, probablement sans conséquence. Éviter de m’auto-analyser ; peur de me sentir ridicule, malade, fou.
J’observais l’horizon : une ligne marquée par une route qui passait au loin et qui coupait mon champs visuel. Un tracteur y avançait à son rythme, passant de droite à gauche. Et j’ai trouvé délicat cet instant. Une symétrie entre l’étage « terre » et l’étage « ciel », séparés par cette ligne que le tracteur traçait comme une fermeture éclair. C’était beau, l’acte de souder le haut avec le bas. Je me levai pour rentrer. La tache d’humidité n’avait pas encore séché ; on distinguait la différence de tons sur l’écorce.
J’ai posé le petit arrosoir dans l’entrée et je suis monté dans la chambre que j’occupais dans cette maison, celle de ma grand-mère, un peu isolée du bourg.
Plus haute que large. Symétrique avec une petite tour centrale, une entrée au-dessus d’un perron avec pergola. Deux fenêtres au rez-de-chaussée, une seule à l’étage dans la tour (la chambre). Une maison facile à dessiner. Pas de garage, un terrain vague devant, un jardin potager et un verger derrière. De loin, une tonalité verte de la pierre humide par endroit recouverte de végétation, par manque d’entretien. Petite allée à gros gravillons qui part de la grille du bord de la route vers le perron. Ainsi on ne se salit pas les pieds quand il pleut.
Un carré de lumière entrait dans la pièce par la fenêtre, éclairant le bureau où je m’étais installé avec un crayon et une feuille. Par terre, un tapis rectangulaire sur lequel repose ma chaise et qui fait office de descente de lit (la chambre est petite) avec des anciens motifs orientaux et des franges élimées et entremêlées. Le bureau est moderne (acheté par ma grand-mère pour que je révise bien mon bac) en bakélite sur lequel est posé une lampe droite qui éclaire peu. La feuille que j’utilise est le dos d’une grande enveloppe reçue la veille, contenant de la publicité pour une association appelant à un don solidaire. Et j’ai commencé à dessiner la vision de ces étages cousus par le tracteur. Je fis d’abord un cadre vertical rectangulaire. Puis j’ai tracé une ligne horizontale pour séparer les deux étages : j’hésitai sur la hauteur où positionner cette ligne et décidai par souci de symétrie de la placer au milieu pour ainsi obtenir deux étages de dimensions égales (à peu près). Des plans en miroir. J’essayais de symboliser le tracteur sur cette ligne, plutôt à gauche comme s’il finissait son travail. Très stylisé. D’abord parce que le tracteur était censé être au loin et ensuite parce ce que je ne sais pas dessiner. J’ai tenté de différencier les deux étages par des ombres plus ou moins denses et j’ai ajouté sur le côté droit un bout de tronc et du feuillage pour placer l’arbre, et pour donner davantage de réalité au dessin qui restait abstrait.
Je suis ressorti, le dessin à la main, pour retourner auprès de l’arbre. Quelques fourmis grimpaient le long de la tache d’humidité.
J’ai tendu le bras, le dessin au bout de la main pour comparer avec l’original. Mon champ de vision n’était pas vraiment rectangulaire-vertical comme je l’avais dessiné, mais je n’arrivais pas à déterminer sa forme. Un arrondi certain, avec du flou autour.
Je compris que tout cela n’avait aucun sens. Mais je ne sais pourquoi, j’avais un sentiment d’accomplissement. Sans pour autant être « content de moi ». Plutôt une sensation neutre d’une suite d’actes nécessaires, sans doute reliés par une temporalité, mais sans objectif apparent. Ce sentiment me fit un bien fou ; jusqu’à sourire, en pliant la feuille pour la faire rentrer dans la poche étroite de mon short et en regardant vers les fourmis une dernière fois.
