Il se rappelait toutes les fois où, se rendant au tabac pour acheter des cigarettes, il voyait dans la file d’autres patients attendre pour acheter des jeux à gratter. Ils présentaient un billet et demandaient des tickets de toutes sortes, parfois presque au hasard, seulement pour arrondir la somme : deux de cette sorte, trois d’une autre, et un sixième pour la route, qui faisait la différence.
Ils se plaçaient alors dans un coin aménagé à cet effet, où il leur était possible de gratter les tickets immédiatement, sans attendre d’être rentrés chez eux. Ils sortaient leurs pièces et s’exécutaient, constatant bientôt qu’ils n’avaient pas eu de chance et n’obtiendraient aucune somme en contrepartie.
Parfois, il leur fallait soumettre le ticket au buraliste pour vérifier si un gain leur avait échappé, mais la réponse se révélait généralement tout aussi décevante. Souvent, ils achetaient aussitôt de nouveaux tickets et recommençaient l’opération dans ce petit coin aménagé avec intention : constater l’échec devait conduire à dépenser davantage. La déception ne suffisait pas à les dissuader, ou devenait au contraire si vive qu’ils refusaient d’abandonner, convaincus que la chance pouvait se présenter à la tentative suivante et que s’interrompre reviendrait à la laisser passer sous leur nez.
Il fallait donc insister, et les dépenses à leur tour devenaient considérables, sans qu’il soit vraiment question de s’en préoccuper.
Il supposa que, dans le jeu, le high résidait dans la projection : au moment d’acheter le ticket, quand le buraliste le tendait après l’avoir payé, puis pendant tout le temps où on le tenait dans sa main comme s’il pouvait être gagnant, comme s’il devait l’être. Plus rien ne semblait alors séparer le joueur d’un incontestable secret, jusqu’à l’instant où il s’emparait d’une pièce de monnaie et commençait à gratter. Tout était encore permis ; la possibilité de gagner s’imposait comme une certitude à laquelle ne manquait que la vérification.
Et si la découverte d’avoir perdu — cette retombée, cet échec si souvent répété — était paradoxalement le moment de la plus forte montée ? De l’achat à la défaite, toutes les opérations s’enchaînaient dans un temps minimal ; cet instant bref se déployait pourtant à l’infini, comme un sursis où les fantasmes jouaient leur rôle à plein.
Peut-être le plus grand motif de satisfaction résidait-il, après la déception, dans la décision de racheter des tickets, de relancer l’action et de raviver chacune de ses étapes, à nouveau persuadé que le numéro gagnant se trouvait cette fois entre ses mains.
Dans tous les cas, cette émotion singulière n’était que passagère.
Alexandre Bies est agrégé de philosophie et docteur en esthétique. Ses recherches portent notamment sur Oscar Wilde et l’esthétisme britannique. Il écrit parallèlement de la prose, du théâtre et de la poésie.
