Paul Badin

Mains

Mains de force travailleuse promesse de bon labeur
mains musculeuses des gestes de vivre
ceux qui participent des équilibres élémentaires de la terre
chaque jour qui s’endort ici s’endort accompli
Mains forgées aux brouettées de rocaille
cailloux un à un extraits des sols de fatigue et de sueur
mains des ferveurs ancestrales
fières de confier leurs humbles traces aux âges à venir
voyez ces restes de murets pierre à pierre assemblés
ce vieux pont endormi sous sa couche de fougères
ces chemins parfois étouffés de ronces parfois rétablis dans leur aïeule dignité
Mains de fleuve à son zénith
de la plénitude des sens et des os généreux
mains ingénieuses qui bâtissent, équipent, ajustent, calculent, planifient et clarifient tout
mains incessantes de l’aube au crépuscule du gel aux fournaises
Mains des quatre saisons
qui ébourgeonnent dans la patience du temps seul apte à mûrir toutes choses
cueillent grappe après grappe et c’est l’euphorie
grain à grain quand la perfection n’est pas loin
taillent les ceps sculptent les réceptacles de la vie qui va poindre
brûlent les glanes d’hiver flambent les bois morts
lissent leur paix le soir sur les corps accordés toute fièvre abolie
Mains qui savent la nouaison
pensent avec le terroir
libèrent de chaque parcelle son unique don
de chaque herbage d’amples échanges bactériens
Mains à rendre à la terre ce qu’elle donne de meilleur
mains qui ordonnent les paysages et les pays le pain des hommes en somme
justes mains de vignerons, de laboureurs, de paysans
vraies mains de la terre

Paul Badin
(Extrait de La montée au coteau, éd. Encres vives, dédié à Claude et Joëlle Papin)

S’UNIR AVEC (éd. du Petit pavé, 2019)
(2 extraits)

À chaque effondrement des preuves
le  poète répond par une salve d’avenir,
écrit René Char, dans Partage formel.

Reprends par l’amont
le chemin de halage
loin des songes repus

Oriente tes oreilles
vers ce qui bourgeonne
aussi vers ce qui crie

Provoque la lumière
sur le champ quotidien des luttes
ne ploie pas le genou

Offre à l’étranger
les pages blanches du Vélin d’Arche
écoute son histoire

Ébroue l’inertie
qui pèse aux semelles
des jours flasques

Gratte l’artifice des dorures
jusqu’à la chair élémentaire
et sa juste pulsation

Traque une à une
les mille tentacules
de la pieuvre vanité

Ce n’est pas tant régler la pendule
qui importe
que redonner son espace au présent
Souvenirs accaparants
illusions trop ancrées :
jette du lest

Active le feu clair
des nuits de fraîche étoile
jusqu’en leurs signaux lointains

Cultive ton jardin
tant dans ses espaces clos
que dans les plis du monde

 

Frémis au moindre pépiement
plus qu’aux dernières trouvailles
de l’hydre aux technologies

 

Épouse des combats
réputés accessibles
et mène-les à bien

Délaisse leurres, chimères
et rêveries nuisibles
ce sont chaînes poisseuses

Ta maison couronnée
revis l’aventure du chantier
chez les autres

Qui se fie au chant profond
noue ses tripes
aux fastes racines

Écoute, tendresse, sollicitude
n’épargne rien à ton ami malade
il te prépare à la fin indicible

Tu stopperais bien les guerres
dans les pays lointains…
aime d’abord tes proches voisins

Les vastes horizons t’attirent
mais il en est de mitoyens
qui valent bien le chemin

Ouvre à la chaleur
ces gens qui ignorent encore
quel feu brûle en eux

Confie ton lent savoir
aux oreilles plus humbles
leurs yeux clairs remercieront

La passion s’émousse-t-elle ?
Cueille la sérénité
c’est l’hommage de l’âge

Il s’emplit de silence
Avant les retrouvailles ?
La terre qu’il aime l’inspire

C’est ton sang
l’encre de tes livres.
Parfois ils éclaboussent un peu

Toutes ces autres choses
que tu aurais aimé faire…
Mesure plutôt le chemin parcouru

Des fenêtres de tes années,
tu regardes passer des vies
chacune est unique

Attendre, couché dans ton jus
celui qui s’en vient, celui qui s’en va
sommeil qui revient puis repart

S’enfoncer sans panique
dans le lent tunnel de la nuit
assuré du clin d’œil de la lune

Se laisser parcourir par la joie
ne rien freiner
trop d’étouffoirs sont nés de nos abîmes

Ton pessimisme est bienvenu
tant qu’il plante ses pitons
sur l’arête périlleuse

Au triangle des sustentations
l’instable paix oscille
entre grâce, pardon et guerre.

Paul Badin –  S’UNIR AVEC  (éd. du Petit pavé, 2019)

 

 CHIAPAS

Les grandes migrations nourrissent de grands rêves.

Ceux qui les atteignent habitent l’extraordinaire et le bâtissent.

Ainsi naissent de fabuleux empires.

Visibles des astres, leurs édifices remarquables les honorent durablement.

 

Le dieu de la pluie, il a nom Tlaloc, dit oui.

Le dieu du feu, il a nom Quezalcoalt, dit non.

De là naquit la bipolarité, ce haut principe de l’univers, terreau – inatteignable ? – de l’harmonie générale.

 

Ils arrivaient.

Leur cœur s’emplit d’allégresse tandis qu’ils gravissaient les pentes parfumées de fleurs blanches.

Ils arasèrent le cœur de la montagne puis s’assirent sur l’immense trône ainsi créé, au centre de la vallée verte parcourue d’anguilles d’argent et couronnée de cimes et neiges inviolées.

Chaque nuit, un dieu le renouvelait.

 

Quand la vallée ne fut plus qu’une immense table parée de mets, de couleurs vives, ils festoyèrent. Longtemps.

Leurs réserves de courage bientôt débordèrent.

Avec leurs ailes, ils alignèrent des palais, élevèrent des temples sur d’incroyables pyramides, dans l’axe des astres, sans métal ni roue mais avec un courage sans limite et la conscience d’un haut futur possible.

Ces pionniers ne pouvaient faire que des pas de géants.

 

Depuis les temps immémoriaux, les astres étaient leurs compagnons de voyage.

Ils avaient appris à les connaître.

Ces êtres simples, à l’énergie neuve, savaient vivre dans les prairies du ciel.

Leur cœur ne s’attardait pas aux fanges de la honte, leur esprit s’émancipait et leurs gestes, toute honte bue, tranchaient net.

 

Les plus belles montagnes sont faites pour que l’homme y rencontre les dieux.

Alors ils s’affrontent puis redescendent, bras dessus, bras dessous, se rafraîchir dans l’eau précieuse.

Ces peuples étaient familiers des astres…

Mais quand même, que de nuits, d’années, de siècles, de millénaires d’observations pour chiffrer l’année solaire, le mois lunaire, le mouvement des étoiles sur la sphère céleste et les rayons du soleil sur les gradins de pierre avec une précision digne des lointains siècles à venir !

Chaque pyramide était une offrande au temps.

Ils ne détruisaient pas les édifices, les coutumes, les croyances, ils les consolidaient.

Ils bâtissaient sur la tombe des ancêtres, enrichissaient l’aubier, cycle après cycle, d’un nouveau cercle de vie.

 

D’autres survinrent, bardés de foi mais l’âme incrédule.

Ils virent l’insoupçonnable, la cité radieuse.

Leur tête explosa.

Ils étaient dépités, jaloux. La hargne et l’envie infectaient leur sang trop conquérant pour concevoir et accepter que d’autres, avant eux, aient pu les devancer, les égaler, voire les surpasser.

Ils détruisirent tout, pierre après pierre, pillèrent, violèrent, torturèrent, massacrèrent, éliminèrent tout vestige.

 

Avec les mêmes pierres, ils reconstruisirent l’enfer et ses quatre poisons : férocité, domination, avidité, négation.

Ils métissèrent aussi les races et les cultures, avec violence, malheureusement.

Plusieurs siècles plus tard, ils revinrent en grande pompe fêter la réconciliation.

Les peuples premiers, spoliés, se figèrent dans un silence de glace puis le feu de la colère en leur cœur éclata.

Beaucoup moururent. Des civilisations disparurent.

Ceux qui étaient venus repartirent, sans comprendre, délaissant ces terres pour longtemps livrées à la mort.

 

Qu’il est grandiose et accablé le pays dont le peuple est martyr ! Tragique destin !

Paul Badin – AMÉRIQUES (Lettres vives, coll. Lieu, 2019)

L’auteur

Paul Badin est né en 1943 en Anjou où il réside. Ex-professeur de lettres, chargé de mission Poésie au Rectorat de Nantes ; ex-président-fondateur du Chant des mots (saison poétique et littéraire d’Angers), ex-responsable de publication de N 4728, Revue de poésie.

Anime un atelier d’écriture poétique  dans sa commune.

   1970-74, découverte de la poésie de René Char, premiers poèmes. 1978-88 : rencontres avec le poète aux Busclats, et…

… une trentaine de livres de poésie, dont :

Les plis du temps, éd. Caractères, 1995, 12 €

Ricercar, éd. L’Amourier, 2000, 1° et 4° de couverture : Daniel Biga, 132 p, 19 €

Loire, éd. Tarabuste, 2005, rééd. 2009, peinture de couverture : Martin Miguel, 92 p, 12 €

Chantier mobile/Bewegliche Baustelle, Verlag Im Wald, 2006, trad. Rüdiger Fischer, gravures  : G. Houver, 72 p, 10 €

Jardin secret, L’Aile éd., 2007, 30 gravures couleurs et noir et blanc : Gérard Houver, 80 p, 25 €

Fragments des Busclats (Rencontres avec René Char), éd. Poiêtês, 2008, préface : René Welter, 94 p, 17 €

Aspects riants, éd. de l’Atlantique, 2009, encre : Silvaine Arabo, 102 p, 19 €

Loire, Lumière, éd. de L’Atlantique, 2011, gouache : Martin Miguel, 80 p, 18 € et 35 €

Post it, éd Rougier V, coll. Ficelle, gravures de Consuelo de Mont Marin, 2012, 40 p, 9 € et 60 €

Voici l’homme, éd. Le Tourneciel,  15 peintures de Gérard Houver, textes : Paul Badin et Albert Strickler, 2014, 72 p. 15 €

Loire sauvage, éd. Poiêtês, peinture hors-texte de Martin Miguel, 90 p, 15 €, 2015

L’Apocalypse d’Angers, Tenture de Jean de Bruges, préface : Paule Amblard, 160 p. CD audio, 18 €,Éditions Saint-Léger, 2017

Oiseaux, éd. Rougier V ; 10 Images d’Yves Barré, coll. Ficelle n° 134, 2018, 9 €

S’unir avec, éd du Petit Pavé, gravure Gérard Houver, 80 p). 2020,

Aux éditions Encres Vives, coll. Lieu :

Petites impressions de Galice (Espagne) ; Gouttes d’Afrique (Burkina Faso) ; La montée au coteau (Anjou) ; Pins dévers (littoral vendéen) ; Sur les routes du Rajasthan (Inde) ; L’Angle et le Zénith (chapelle à Beaumont-en-Vaucluse) ; Au gré des scilles (Algérie) ; …de sel et de pain (Russie) ;  Patmos (Grèce) ; Glanes ibériques (Espagne) ; La flânerie aux Alyscamps (Arles) ; Le komboloï (Grèce) ; Entre Syr et Amou Darya (Ouzbékistan) ; Au pied de la montagne (Irlande) ; Instants-paysages (fusains : Paysages d’ici et là) ; Suite nordique (Norvège), Tuffeaux (Val de Loire) ; Lumières dans l’île (Chypre) ; Quelques piastres (Jordanie) ; Amériques, des Chiapas à Chicago (Amériques), Interstices sur Loire…

Encres vives, coll. Encres blanches : Poèmes à l’étroit ; Paul Badin et la poésie des lieux (témoignages de lecteurs) ; Les cent pas

Nombreux textes en revues et anthologies de poésie.

 

 

 

 

Ainsi soit-elle

Bonhomme, elle te sidère, la vie !
Météore qui s’effrite,
Tu traverses le champ des astres
On contemple le firmament
Et après on se mord les doigts en regardant ses pieds
Les étoiles nous ramènent à notre injuste mesure
Elles ont des noms arabes Altaïr, Betelgeuse, Aldébaran
Leurs lumières nous fascinent. Aux confins, le noir…
Et moi ?  D’où suis-je ?
Le vide de l’espace nous rend plus démunis
Futur et passé sont inscrits dans le palimpseste du cosmos
On voit parfois la déesse dans sa robe de tulle avec sa traîne de poussière d’or
Une écriture d’avant l’alphabet
Nous raconte l’univers
Les illettrés flottent dans les vapeurs de l’aube crépusculaire
Tu cherches la clé des secrets du ciel et de la terre
Il t’obsède, le mystère du cul du monde
Jachère illimitée des trous noirs
Les champs de météorites et ses talus en transe
Les femmes ont de la matière dans leurs ventres
C’est d’elles que naissent les êtres éphémères
Ah, la dernière nuit des sacrifiés est toujours triste !
Sans l’homme ascendant, l’amour est morne
Les ignares y vont à coups de poings américains dans la gueule de la poésie
Le sexe se racornit dans les caleçons de l’aristocratie décadente
La taille de sablier de l’amoureuse de la forêt donne à songer
Tout se remplit de sens, la saga prend forme
Tout n’est qu’illusion :  Gag international !
Les fluides se mélangent sous les doigts d’un démiurge fou
Le poète se fait transmuteur de mythes
La gueuse, elle revient toujours et les défonce
A coups de marteaux
Sous les lustres étincelants, une gueule happe les isolés
C’est la routine

Devant la terreur
On s’amincit
On se détrouve
On se divise
On se fendouille
On se feuillette
On se calanche
On devient moins
Navrant, vraiment !
Et l’ordre s’effondre,
D’un seul coup…
La vie, elle, continue…

Jean-Jacques Brouard – Magma – 2020