La nuit nostalgique

La nuit était blanche
À deux pas des voix de la mer
que l’on ne voyait pas
un Cheval Ailé langue offerte
traversait la lande verte
noire et tellurique
harnaché de tes yeux de tes hanches
de tes cheveux de Voie lactée
de ton mors amer

Au bord de ses lèvres brûlantes
un baiser pas encore donné
au jardin d’agapanthes
palpitait à la tombée du vent
en touffeurs orgasmiques
sous la lune rousse

Baiser-papillon nocturne d’un rêve frémissant
abouché à l’aber de ton antre
au triangle obscur de ton ventre
dans l’humidité chaude sombre et douce
de la nuit nostalgique
qui se dit à mi-voix

Gérard Camoin

Gélinotte

Je vis chemin faisant
Gélinotte des rochers
Se prenant pour faisan
Se laisser approcher

Elle prit son envol
Au jour noir des murmures
Griffant ses plumes de col
Dans un buisson de mures

Quand l’oiseau forestier
Rapide effleura ma tête
J’étais seul au Montdenier
Tout là-haut sur la crête

J’allais dessous l’azur
Manteau si bleu de Madone
Dans les arbres au ciel pur
Où la brise fredonne

J’arrivai sans mégarde
Au virage d’un sentier
Quand soudain surgit un garde
Qui voulut mes papiers

– Vous êtes à la chasse !
– Oh non, je suis sans fusil !
– À la géline qui passe,
Vous chassez, je vous dis !

– Mais non, monsieur le garde,
Moi, je contemple, c’est tout !
– Contrevenant qui regarde
À l’État doit des sous !

Gérard Camoin, in « Les Sentes bleues » – à paraître.

Centenaire romantique

Non je ne voudrais pas m’en aller centenaire
Le cerveau en bouillie et les membres flétris
Peu de viande sur l’os offerte aux premiers vers
Qui déjà impatients de ma chair refroidie
Auront foré mon cœur mon foie et mes entrailles
En des repas visqueux englouti mes murailles
Dévoré peu à peu ce qui m’avait fait Homme
Qui ne fut point parfait mais un vivant debout
Un être de chemins de sentiers de ravine
Qui naquit d’une femme et non pas d’une pomme
Un homme de furie à l’âme trop câline
Qui put jouer du poing mais sut tendre la joue

Non je ne voudrais pas m’en aller centenaire
Moi je veux des regrets !… Pas qu’on se dise : Encore !
Toujours là le débris ? Toujours dans le décor ?
Vraiment il exagère ! Il ne manque pas d’air !…
Je veux mourir vivant et savoir que je meurs
En maudissant le ciel langue au cul de la mort
Et riant aux éclats pour oublier ma peur
Déflagration de vie épousailles d’enfer
Pour ma noce de nuit l’amour avec la mer
Une dernière fois l’ultime la fatale
Je ne veux pas tomber comme chute un pétale
Sans avoir décidé quand s’arrête mon cœur

Gérard Camoin