ROGER AÏM – POÉSIES FUGITIVES

J’aime ces jours de ciel bleu mobile où les rues vont dans le même sens que les nuages.

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Dans l’hiver du village le soir vint, puis la nuit, puis la lune.

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Se mêler à son encre pour décrire ces nuages lourds appuyés contre le ciel, cette brume immobile, l’ombre d’une rue étroite, ce samedi plein d’hiver…

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Par instants, mon père regardait le ciel et moi je regardais mon père.

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Pour écrire. S’effacer, tirer les rideaux, s’entourer de soi sous l’orbe ami de la lampe.

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Au passage du soir, juste à côté du ciel, les nuages courent tous dans la même direction pour rentrer au coin du monde.

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Le rude hiver s’est acharné sans répit sur toi, pauvre treille.

Bois noir effrité, déchiqueté, désolé, laissé pour mort en mars, tu bourgeonneras avec gloire et vigueur en avril et innocemment en juin, tu te cacheras sous un épais manteau de feuilles.

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Ce matin, par un soleil de jardin, le mimosa est en gloire, le rosier bourgeonne, la vigne s’éveille, la terre gazonne, le printemps cette année frappe fort à la porte de l’hiver.

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Il pleut dans le soir de Paris.

Au bord de Neuilly endormie,

un petit point rouge venu d’ailleurs,

enthousiaste et plein de vie,

le cirque Romanes.

Sur la piste on jongle avec des riens,

on danse avec mille couleurs,

on chante avec une contrebasse,

un saxophone et

un accordéon des airs tziganes.

Alexandre, riche de ses enfants et de ses mots,

transmet l’humanité, la sagesse et la pudeur de tout un peuple.

Loin de ce petit point rouge,

il pleut toujours dans le soir de Paris

et dans notre cœur.

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Écrire

derrière

une idée

une histoire

un personnage

Mais la poésie

c’est être soi enfin

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Un soir d’août, il a fallu peu de choses pour comprendre que nous étions d’un même pays et qu’il fallait devenir poème.

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Lorsque les aiguilles du cadran marquent la lenteur des rues

Lorsque les ombres n’ont plus aucun appui où se poser

Lorsque les bruits finissants de la ville se détachent

Lorsque l’air est soudainement plus humide

Lorsque les réverbères s’animent un à un

Alors

Le crépuscule du soir peut

écrire les premiers mots de la nuit

Portes et volets clos

Serré contre lui-même

Emmitouflé derrière de longues écharpes de brume

Le village se protège

C’est l’hiver en mai

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Site protégé

Interdit d’entrée

Sous surveillance

Mais c’est moi

Je suis dehors

Devant ta grille

Je te vois de l’autre côté

Je me vois

Tu m’as connu

Jeune

Enthousiaste

Nous avons eu des ambitions, des joies,

des peines, de grosses contrariétés

Mais nous étions bien ensemble

J’aurais pu t’aimer encore

Je suis dehors

Devant ta grille

Je te vois de l’autre côté

Je me vois

Mon usine

Mes années

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L’homme est dense. Sac à dos posé sur l’épaule, chemise violette, pantalon de toile beige, Garouste marche de long en large, le pas lent et grave, dans l’espace méditerranéen de la fondation Maeght. Errant dans ses profondeurs, à distance du monde, il finit par nous rejoindre, la main solidement agrippée à la lanière de cuir de son sac. Son regard est perplexe, dans une quête insatiable de réponses. Devant sa peinture, il est autre, présent. Ses mains expressives circulent à grands gestes devant ses toiles faites de couleurs vives, de visages et de corps en mouvement, malléables et ductiles. Il y a du Gréco chez Garouste.

BIO-BIBLIOGRAPHIE

 

Roger Aïm, ingénieur et auteur, passionné de littérature et de poésie, fervent admirateur de l’œuvre de Julien Gracq, consacre désormais son temps à l’écriture.

Biographies
Filippo Brunelleschi, Le Dôme de Florence, paradigme du projet,
Hermann, 2010.
Julien Gracq, 3 rue du Grenier à Sel, Portaparole, 2012.
Julien Gracq, L’ultimo dei classici, Portaparole, 2014.
Aloysius Bertrand – Epopée de son grand oeuvre : Gaspard de la nuit, Du Lérot, éditeur, 2014.
Emmanuel Kant – Une vie à Königsberg, Christian Pirot, 2018.
Romans
Un jour entre les autres, Portaparole, 2011.
En dehors des jours, Domens, 2018.
Poésies
Cent petits écrits, Portaparole, 2014.
L’heure cachée, Portaparole, 2016.
Écrits de l’instant, Domens, 2019.
Dehors ne veut plus de nous, Domens, 2020.
Récit
Julien Gracq – Jour d’octobre, Christian Pirot, 2016.
 Essai
Histoire d’un refus – Julien Gracq, prix Goncourt 1951, La Simarre, 2020.

TROIS POÈMES DE GÉRARD CAMOIN ET UNE TRADUCTION

Ami si je tombe

Ami si je tombe ramasse mon couteau
C’est l’arme d’un homme sans nom
Qui chaque jour tua la bête qui grondait en lui
Qui creva de sa lame les murs aveugles de la liberté
C’est une lame aiguisée des cris de sa colère
Des larmes d’amour et des vins d’amitié
C’est le couteau d’un surineur qui ne piqua que lui-même

Ami ramasse ma plume mets-la à ton poème
C’est l’arme d’un homme sans nom
Abreuve-la de ton sang et poursuis le combat anonyme
Jusqu’à ce qu’un autre la ramasse après toi
Mais surtout prends garde jeune ami
Prends bien garde à ce que nul ne dise jamais :
C’est la plume d’un poète qui ne griffa que lui-même

Amigo, si yo caigo

Amigo, si yo caigo, recoge mi cuchillo
Es el arma de un hombre sin nombre
Que mató cada día a la bestia que rugía en él
Que reventó con su acero los muros ciegos de la libertad
Es una hoja afilada con los gritos de su ira
Con lágrimas de amor y vinos de amistad
Es el puñal de un cuchillero que no pinchó más que a sí mismo

Amigo, recoge mi pluma, ponla en tu poema
Es el arma de un hombre sin nombre
Abrévala con tu sangre y prosigue el anónimo combate
Hasta que otro la recoja tras de ti
Pero ante todo ten cuidado, joven amigo,
Cuida de que nadie diga nunca:
Es la pluma de un poeta que no arañó más que a sí mismo.

Traduction par Miguel Ángel Real

Girafe sanglante

Je sais une girafe
Au nez bec de carafe
Et aux yeux gris d’argent
Qui vit dans un rosier
Et fleurit au printemps
D’un masque rouge sang

Je connais des rosiers
Qui donne des girafes
En bouquet d’échassiers
Une rose à leur coiffe
Et un noir tablier
Plein de taches de sang

Je connais un gazier
Qui voit plein de girafes
Des cafards et des loups
Jaillir de ses carafes
Tant il boit comme trou
Où se fige son sang

Un gazier jardinier
Qui s’est piqué au cou
D’une rose de sang
Au printemps des girafes

En taillant ses rosiers
Un matin de carafe
Où son cœur était soûl
Et ses joues rouges sang

Et un soir de l’Ankou
Qui toujours nous agrafe
Gazier pendra son cou
Comme on pend une gaffe
Au sauvage églantier
À la fin du printemps

 

Douarn en Chine

J’ai rêvé. Le soleil de Chine
Se couchait sur l’Ile Tristan
Et nous allions à la sardine
Qui se pêchait au cormoran.

Des ouvriers en bleu de Chine
Sortaient des ventres des sampans
Pour rebâtir la Rouge Usine
Avec des briques du Hunan.

La Cochinchine était de Chine
De Mer de Chine au rail d’Ouessant.
Hé ! Kenavo, ma langoustine !
Tu t’enjonquais rouleaux-printemps.

Je m’embarquais pour le Quang Ninh
J’étais grossiste en kouingn amann.
Des Filles-Fleurs, mine câline
Sur le Rosmeur chassaient l’amant.

Je m’éveillai l’humeur chagrine
Tu ronronnais en respirant.
Tu ronchonnas, la voix chourine :
 » Viens te coucher, il est grand temps… »

J’ai feuilleté Anaïs Nin
Envie de nems en m’endormant.