Voyage en Anthropie (Extraits)

   40.- Au pays de Loop, tout est courbe. C’est dire la difficulté de regarder l’autre droit dans les yeux ! De plus, tout voyage s’apparente à une circumnavigation compliquée… On n’est jamais sûr d’arriver à bon port. On louvoie sans cesse entre les obstacles et l’on finit par faire des ronds, des spirales, des cercles concentriques… et l’on finit par courber… l’échine… La végétation, courbe elle aussi, s’enroule tant et tant sur elle-même qu’un arbre finit par devenir un sac de nœuds  encombrant et inextricable que l’on ne peut défaire qu’en le tranchant d’un coup de sabre. Mais l’arme, courbe elle aussi, n’est pas très fiable et on risque de se blesser. On appelle une ambulance, elle arrive, elle approche mais la trajectoire qui s’incurve à mesure la fait passer à quelques centaines de mètres. On ne vous voit pas et vous mourez en perdant votre sang qui jaillit en ellipse d’une blessure en demi-lune et suit la pente courbe vers les méandres du fleuve en arc-de-cercle.

                                                                                                            J.-J. Brouard

Voyage en Anthropie (extraits)

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   41.- L’Onirisia est à l’origine un immense pays de plaine, mais les paysages y changent sans cesse selon les fantasmes de ceux qui les traversent. Certes, la plupart des habitants sont de doux rêveurs et les modifications sont inoffensives, mais l’on conçoit aisément que cela ne facilite pourtant guère la tâche du voyageur qui ne reconnaîtra jamais l’endroit par lequel il est déjà passé une fois.
Il va donc sans dire qu’on erre beaucoup en Onirisia, car les cartes sont inutiles et il serait fort absurde et risqué de demander son chemin à quiconque : le riverain interrogé en effet, qui peut très bien être en train de ne penser à rien, se met alors à imaginer le lieu en question qui aussitôt s’altère et devient un ailleurs évolutif désormais méconnaissable et inconnu de tous.
Le mal absolu, c’est le mauvais rêve.  Même si c’est extrêmement rare, certains habitants ont le malheur d’être malades, d’être sujets aux cauchemars : du fait de leurs visions démentes, ils engendrent des aberrations effrayantes, des gouffres, des monstres. Ils rendent le pays invivable, l’existence périlleuse : c’est pourquoi on les traque, on les chasse, on les brûle. Pour éviter de contracter ce mal, beaucoup évitent de dormir et se forcent à toujours penser la même chose du même endroit. Plus le conformisme règne, moins le pays bouge : c’est le secret d’un bon gouvernement.

                                                                             J.-J. Brouard

Le Scribe

   Il flotte dans les bulles, drapé dans un silence monacal. Les piliers moisis se dressent entre les massifs d’immortelles. Rien ne bouge, si ce n’est le vent des mers voisines qui feulent entre les pins déformés par les ouragans… Le scribe est venu avec son lutrin et son écritoire : il a écouté les bavards en jetant des signes sur le parchemin… Il a bu à la coupe de la nuit. Puis, il s’est épanché sur le blanc de la page, laissant couler cette écriture sibylline que nul ne sait déchiffrer… Il a couvert tout le rectangle vierge de ses signes compliqués, puis il s’est arrêté un long moment, plongé dans une réflexion profonde, sans bouger, muet, comme absent du monde. Soudain, son visage s’est éclairé : lentement, posément solennellement, il a tracé le dernier symbole. Alors, le monde a disparu et lui seul est demeuré, flottant dans sa bulle porté par le vent solaire vers l’ailleurs lointain…

                                                              Jean-Jacques Brouard, Méditations poétiques, 2000-2018

L’AUTRE

Chat tu es ce que je
Ne suis plus tout à fait
Chat mon
Double nocturne
Ame de mes rêves qui
Hantent les sous-bois
Et les labyrinthes des jardins
Corps de nos songes
Les plus fous dans les racines
Profondes de la nature
Ivresse des poils
Caressés qui s’envolent
Dans l’étincelante pureté
Du couchant
Ton œil hiéroglyphique
Énigme sensuelle étirée
A la face du soleil
Forme signifiante qui
Est essence et existence
Je te cherche dans
Le temps éternel de
Mon être et je te
Trouve dans l’instant de
Mon idée sauvage
Tu es ce que je
Rêve d’être à nouveau
L’animal dénué de
Représentation
Ni duplicité ni vice
Réelle présence
Au monde brut
Qui est sans but
Chat mon frère
D’errance dans
L’univers absurde
Compagnon
De lutte contre
La laideur et
La mesquinerie

Seigneur d’excellence
Tueur noble
Esprit d’origine
Vénérable sphinx
Qui saura ta muette énigme ?
Qui dira le secret de ton reflet ?
Qui verra ton chiffre ?
Dans l’ombre luisante
De minuit tu miaules
O panthère du foyer
Ton cri primitif
M’entre dans
La chair comme un charme

Rory Bundana, Arbres à la dérive, 2014-2017

Journal des visions diurnes

Globules indéfinis aspirés malgré tout
Dans les tubes sinueux de notre machine
Le concept ignoré de beaucoup d’entre nous
Ce qui compromet l’expansion voulue de notre univers intérieur
Et ses voluptueuses contractions
De temps en temps
Pour le rêve
A l’état de veille
La chambre soumise
Au glouglou de l’appareil à assécher
La conscience floue
Pour cristalliser le songe humide encor d’amour
Vibrations des acariens dans l’oreiller philosophique
Comme un murmure sibyllin
Dans l’air ambiant qui sent le vieux livre
Un corps masculin vautré sur le blanc des draps vaporeux
Qui n’a pas vocation à respecter l’immobilité requise
Pour une profonde et fertile méditation
Un dieu antique qui veut qu’on l’aide
A s’affranchir de deux anges sortis du mur
Nous les clouerons avec des aiguilles de haine
Sur le cadre du miroir qui nous hante
Monde visité fait de multiples collages
Et d’une spirale d’utopies
Bourlinguer pour voir à travers les murailles de pierre
Dressées entre les êtres
Pour que l’éternité existe enfin
L’écriture se fait chair, le temps comestible
La bave des gargouilles est notre chant sacré

M. d’Harschmüll, tiré de Transes bleues, 2018