LITANIES (Extraits) – Jean-Jacques Brouard

le soir précède le réveil à deux heures il se laisse emporter par le flot nostalgique vers les années lointaines les rêveries ésotériques le haut délire il suçote une mixture de philosophie et de mysticisme se perd dans un château de lames et jouent aux échecs avec des hiéroglyphes il se plaît à créer des graphismes sibyllins comme Léonard sténographies catagraphies cryptographie égyptogribouillis… il accumule les bizarreries les trouvailles originales les sémiographies… il constitue page après page une œuvre hors norme un cri figé un idéogramme vivant un signe gigantesque si complexe qu’on n’en respire plus une énorme tâche exige une interprétation libre ombre spectrale qui ne me regarde pas mais flotte dans le flou brumeux du rêve le moment de la nuit est propice aux essais d’écriture il s’agit de se faire à la plume neuve de balader l’acier sur la neige virtuelle de tisser le glacis des possibles transcrire la rêverie à mesure que les gazelles de l’esprit surgissent des bois du dessous elles traversent la conscience et disparaissent si vite il faut avoir la tête tenue par la courroie élastique d’une lampe frontale il faut être assis dans le frais silence il faut disposer d’une grande feuille de papier pelure et ne pas se prendre au sérieux faire comme si on allait mourir dans la minute

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couleurs des possibles  sur la paroi horizontale de l’intellect qui ondule sous la poussée des flots du rêve celui du satrape aviné que la pensée tourmente la pensée d’un autre instant vécu en parallèle singulière espèce d’hallucination dont on ne peut s’affranchir fantasmes qui irriguent les idées sèches rangées dans l’immonde enfer de l’entre-deux répulsion du cauchemar que le charroi des astres rend incandescent son univers d’ombres inouïes et de dessins étranges d’effrayantes perspectives de terribles sursauts je me perds dans le lacis végétal d’un monde tournoyant qui s’effondre lentement très lentement l’esprit a de la peine à être à vif la chute est abstraite je la vis dans une alvéole extensible qui me permet de flotter dans un milieu liquide enivrant pour éviter le rien je lutte avec une épée ébréchée tel un Viking face au chien fatal tel Alexandre à Issos l’ivresse de la conquête m’inspire l’incessante ritournelle du sang et ces vagues de barbares qui traînent derrière eux la lourdeur politique hors de l’espace honni je suis l’élu des élites vindicatives l’espace de mes hoplites est ouvert à tous les sens et si le sommeil est l’un des passeports de la mort pour l’obsédé de l’oreille et l’enfiévré de l’œil unique l’écriture est une entreprise d’intégrale synthèse

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silence des brumes dans l’hiver d’après ambre des feuilles fauves seuils décor fleuve d’une vie banale l’ancre noire dans le profond bleu d’eaux teigneuses d’où surgissent de puissantes formes monstres de dessous envoûtés latence des écrits innés dans le maelström du rêve l’encre parle de son signe de cycles le nautonier maudit reprend sa pièce lueur des autres de derrière je ne veux plus de la routine les manuscrits s’entassent cris du nouveau-né personnage conçu pendant la claustration la haute lutte pour être libre finir englué dans le clos du monde je ne veux plus jouer au jeu du jour après le jour du désir irrépressible d’évasion dans la nuit jour de brume hivernale dans le silence des feuilles ambrées deuil décor banal d’un fleuve plus long que la vie d’une encre plus bleue que noire de l’eau teintée et puis être de plus en plus obscur qui surgit de dessous du fond du réservoir mental mais cela tarde à venir le caractère cyclique du geste d’écriture stylo gorgé d’eau noire encre mêlée à l’eau et l’eau à l’encre bleue et la barque qui va fatale à son rocher sur les eaux de la retenue ah cataracte de sépia écoulement du penser vers la malédiction du dire et du redire étonnant babil du révélateur longtemps silencieux prenant son temps de passer à l’as ce qui doit advenir vient sur le palimpseste ancestral papyrus et l’encre fait des signes et c’est là la magie