LAMBEAUX

 

Édenté le vieux tassé sur son séant
Éventé le gueux tossé par son néant
L’anus empalé sur le moignon d’un pieu vert
Les jambes en arc de cercle autour de la lune
Un œil vissé à l’excroissance fondamentale du système invasif
La gueuse veille au grain de sel
Embusquée dans les replis graisseux des bêtes trop nourries
On irait là où s’apaise la fièvre des pouilleux quand ils sentent la faim les tarauder
Une voix parlait en moi que je ne connaissais pas :
elle venait de plus loin, de plus au fond, de plus en dedans
Je limais mes vertus avec de la râpe philosophique : on me raillait
Des limailles abstraites flottaient dans un souffle stochastique
Et me dardaient les yeux de leurs flèches acérées
Je devenais celui qui voit en dépit de tout
Ma galerie onirique était bordée de têtes trop pourries
Pour être reconnaissables
J’avais tendance à boire des breuvages mystiques
Qui m’embrumaient les sens
Monstre volant j’accédais à la pâmoison des poètes maudits et j’entraînais mon chat dans des excursions nocturnes à travers les contrées imaginaires de notre songe
Je bâtissais des mondes à coups d’images saccadées ou au contraire de longues heures de tissage inconscient
Des corps sensuels pourtant émergeaient de ces tapisseries mouvantes
Je commençais à éprouver un immense désir de changer les paysages en les tronquant ou bien en les étirant vers l’infini : cela donnait des effets sidérants…
La chevelure d’une sirène débridée entravait la vision des songes et répandait ses lourds parfums sur des surfaces de plus en plus tourmentées par les spasmes telluriques antiques
De hauts châteaux délirants élevaient leurs tours, leurs remparts et leurs flèches vers des cieux toujours plus fantastiques
Mais je me débarrassais des adjectifs pour ne garder que la dynamique des actes simples dans un labyrinthe objectal

 

Le dur brassage des mots dans la soupière alchimique
Quand tourne la crème du temps dans la baratte du diable
Les vents se sont levés sous la griffe d’hiver
Ils sont dans les nuages lactescents de l’aurore
La tête hérissée vers l’œuvre au noir
De sang et de naufrages maelströms de vin aigre
Le vieux corps tout rouillé sonne comme un grelot
Que le gel du matin a figé dans le cristal du rêve
Le sourire des lutins dans les brumes du temps ancien
Écailles de poisson jetées sur les peaux tendues
Écume givrée que des lèvres purpurines dissolvent
Poil d’oiseau antédiluvien que des mâchoires broient
Visions d’étoiles dérivantes et de planètes aberrantes
Volupté de la dérive dans un monde poétique
Là est le secret dans le flot des mots qui déferlent

La reptation est une métaphore de la danse

La bataille des rives opposent les bateaux de deux peuples rivaux qui se haïssent depuis les temps de l’origine.
D’un côté, les citoyens sont forgés par une solide culture de la force  créatrice et du respect de l’autre.
De l’autre, on trouve un amas de clans élevés dans le culte des armes et de la violence physique.
Les uns passent leur temps à nourrir leur esprit des arcanes de la pensée et des délices de l’art.
Les autres ne vivent que pour la guerre et meurent en chantant sous le fer et dans le feu.
Les navires de la cité de l’esprit flottent au-dessus des eaux car ils sont pensés par des génies imaginatifs.
Les navires de la cité du corps, alourdis par les cuirasses, les métaux tranchants et les armures de bronze finiront par couler ou s’échouer sur les bancs de sable.

L’être peut cesser d’être. La pensée seule est éternelle.

YANN MAHO – Enthousiasmes (2019)

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