Jean-Jacques Brouard

43.- A Moloa, l’allée rectiligne surgit d’un bois profond et épais dont les limites ne sont définies ni par une connaissance du terrain ni par une carte précise que l’on pourrait trouver à vendre dans les débits de tabac ou dans les librairies de bourgade. Le territoire de Mwabondie est encastré entre des montagnes de moyenne altitude dont les  sommets sont souvent noyés dans la brume et dont le climat est déterminé par l’océan proche au sud. Un peu au nord, une langue de mer pénètre profondément à l’intérieur d’une vallée que l’on appelle Hessonfwe, « la glissade du serpent », dans une langue ancienne dont les locuteurs sont depuis longtemps éteints.

La capitale, Bilolo, est pratiquement inexistante : les rares villes sont en effet diluées dans une nature exubérante ou règne la luxuriance et l’anarchie naturelles des temps primitifs. Il faut dire que le peuple indigène qui partage ce territoire avec les envahisseurs successifs n’a aucun idéal de progrès matériel tel qu’on peut l’imaginer. Les autochtones prônent une existence sereine où les désirs doivent absolument être assouvis dans l’instant. Mais il est parfois  de bon ton de ne pas céder à tous ses désirs et de préférer l’inaction à leur assouvissement, ce qui fait que l’étranger, dans un jugement hâtif, a toujours tendance à qualifier le peuple sédentaire qui occupe ce territoire de capricieux, d’imprévisible, de paresseux et d’oisif. Il est vrai que la plupart des tribus ont une tendance fâcheuse à la gourmandise ou à la temporisation : « tout, tout de suite » ou « toujours repousser au lendemain ce que l’on peut faire le jour même », tel semble être leur principe alternatif de vie, au grand agacement des occidentaux qui cèdent souvent à la fébrilité de l’industrie et ne comprenne pas cette nature bipolaire. Dans le centre de la Grande Terre, là où la forêt recule en raison d’une sécheresse imputable à la proximité des sommets où se vident les nuages, sur de vastes surfaces qui bordent un désert assez aride, il tombe quelquefois assez d’eau pour cultiver les céréales et certaines plantes comestibles que les occupants du continent cultivent opiniâtrement depuis le passé le plus reculé. C’est là que l’on peut trouver la plus importante densité de population, mais elle n’est guère élevée :  quelques hameaux et des fermes égrenées le long des rivières. Les animaux sauvages y sont rares et le mode de vie se rapproche à quelques exceptions près de celui des gens du haut moyen âge. Plus au nord, cependant, l’altitude et l’humidité favorisent la croissance de toutes les essences d’arbres qui a abouti à la formation d’une des forêts septentrionales les plus foisonnantes et les plus denses du continent. Toutefois, en raison du relief tourmenté, des vents violents et des précipitations qui ne le sont pas moins, c’est aussi une des régions les plus hostiles du pays. C’est pourquoi son exploration est restée jusqu’à ce jour très incomplète.

Les hauts plateaux sont séparés de la pente douce des monts littoraux par une vallée en forme de U écrasé. C’est là que s’étend une forêt tropicale des plus inextricables dont l’exploration est rendue problématique par le pullulement d’insectes extrêmement venimeux, une région dépourvue de peuplement humain, à l’exception de la tribu de Wakawombas, paradoxalement fort bien adaptés pour des raisons mal déterminées à un mode de vie particulièrement difficile.

L’océan qui vient ronger les côtes calcaires est un des plus poissonneux du monde mais ses rivages sont infestés de requins et le découpage déchiqueté des côtes rend toute navigation compliquée à cause des hauts-fonds, des îles et des récifs disséminés du nord au sud à quelques milles des criques ou bien trop près des caps.

Au bout de l’allée, s’élève le temple noir en l’honneur du dieu des non-dits : on y vient de très loin pour le culte secret de ***.

On arrive le soir, on se fige, on psalmodie et on attend l’aube !

   44.-A Dyschronos, le temps est élastique et inégal. Les jours varient en longueur : on ne sait jamais vraiment quelle heure il est. Les indigènes ratent constamment leurs rendez-vous; aussi la vie sociale y est-elle erratique. On ne parle que du temps passé, du temps perdu, du temps mort, du temps présent. Il n’est jamais question de futur… ou alors sur le mode funèbre. C’est que l’avenir est si incertain : lorsqu’un projet aboutit, ce n’est que le fruit du hasard.

 

  45.- Au pays d’Entretemps, pour des raisons obscures, le crépuscule offre des propriétés singulières… Arrivé au trois quarts de sa course, l’astre solaire ralentit et reste comme suspendu pendant un temps indéfini. Ainsi, le coucher du soleil est l’un des plus lents de l’univers, comme si la planète renâclait à entrer dans l’ombre… En vérité, ce ralentissement est purement subjectif :  ce sont les habitants qui, par une sorte de douce hystérie collective, jouissent ainsi le plus longtemps qu’il leur est possible des derniers rayons de soleil de la journée. A l’origine de cette propension, l’angoisse de l’obscurité… profondément enracinée dans les tripes des hommes depuis l’aube des temps anciens.

                                     Extraits  de Voyage en Anthropie – 2020

 

Cf. le site de la revue Décharge : https://www.dechargelarevue.com/Voix-nouvelle-Jean-Jacques-Brouard.html

 

 

 

 

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