DÉCLARATION DE POÉSIE – Jean-Jacques Brouard

photo JJ BROUARD

   Pour beaucoup, la poésie, c’est le vers… Aussi le ver est-il dans le fruit… car, en dépit de la tradition et des stéréotypes, la poésie ne saurait se réduire à la versification, ce qui, d’ailleurs, n’empêche pas le travail sur le rythme et les sonorités. De même, si l’expression des sentiments y est  possible, l’épanchement sentimental à la manière des Romantiques n’est plus de mise aujourd’hui.

   Blaise Pascal se demandait ce qui faisait le charme de la poésie.

   Posons-nous la question, en effet.

   Contrairement au sens commun, il n’y a pas, dans l’absolu, de thèmes poétiques. Certes, par héritage de l’histoire littéraire, la nature, l’amour, la solitude nous apparaissent comme des sujets de prédilection pour les poètes, mais c’est le travail du poète qui rend le sujet poétique.

   Jean Onimus dit du poète : « Il entre en relation avec ce qui paraît d’abord banal, il interroge les petites choses, dialogue avec elles et s’interroge, s’ouvre par leur intermédiaire à soi-même et au monde. » Dans le même ordre d’idées, le poète Reverdy déclare : « La poésie n’est certainement pas dans les choses, autrement tout le monde l’y découvrirait aisément, comme tout le monde trouve si naturellement le bois dans l’arbre et l’eau  dans la rivière ou l’océan. Il n’existe pas non plus par conséquent, de choses ni des mots plus poétiques les uns que  les autres, mais toutes choses peuvent devenir à l’aide des mots, poésie, quand le poète parvient à mettre son empreinte dessus. »

   Jeanne Bourin, quant à elle, dit de la poésie : « C’est la traduction anoblie de nos émotions, de nos rêves, de nos peines, de nos désirs.(…) Tout est matière à poésie. » Car c’est le texte qui fait poésie, quel que soit le thème que le poète a choisi. Le travail poétique est la création d’un écart d’où émane l’étrangeté, fût-elle familière…

   Par ailleurs, le mot « poésie » évoque le rêve, l’élévation, le lyrisme, la sensibilité, le cœur, l’imaginaire, la magie, l’irréel… A propos de la poésie, Jules Supervielle disait : «Rêver, c’est oublier la matérialité de son corps, confondre en quelque sorte le monde extérieur et l’intérieur.» Et dans son Anthologie de la Poésie française (1961), Georges Pompidou écrivait : «Lorsqu’un poème ou simplement un vers provoque chez le lecteur une sorte de choc, le tire hors de lui-même, le jetant dans le rêve ou, au contraire, le contraint à descendre en lui plus profondément jusqu’à le confronter avec l’être et le destin, à ces signes se reconnaît la réussite poétique.»

   Il faut dire que la poésie est sans doute l’espace où le travail sur le langage est le plus raffiné, le plus poussé, le plus audacieux. Le poète expérimente tous les possibles de la langue. L’ivresse poétique vient de là : la langue offre à celui qui sait en user avec art une puissance inouïe… C’est que l’homme n’est pas une créature de l’immédiat, ancrée dans le réel, happé par la contingence, non, l’homme a ce don de convoquer par l’esprit tout ce qui existe et aussi ce qui n’existe pas. Ce qui n’est pas déjà dans le monde, par la magie des mots, il le crée. Le poète est en ce sens un démiurge. On comprend pourquoi, aux premiers temps de l’humanité, le poète avait un pouvoir égal à celui du chef car si ce dernier exerçait son autorité sur les corps par les armes, le poète, lui, enchantait les esprits par les mots… Le chant poétique était à la fois le dire des gestes passées, la scansion du temps présent et la promesse d’un futur infini, parfois la fusion des trois…

   Aussi la poésie est-elle toujours une illumination. Il faut à l’homme des mots pour voir. Sans eux, il est aveugle.  L’alchimie des mots le rend voyant. La poésie est le moment cosmique de la mémoire fécondée par la foudre. La poésie est le philtre de la métamorphose et du dépassement sous l’égide d’Orphée et de Dionysos …

   Mais si le poète est un voyant, il lui faut d’abord regarder. Et en regardant le monde avec un regard à la fois neuf et curieux, il l’exhume, il le transfigure, il le révèle autrement. Pour Jean Cocteau, « La poésie montre nue, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement (…) Mettez un lieu commun en place, nettoyez-le, frottez-le, éclairez-le de telle sorte qu’il frappe avec sa jeunesse et avec la même fraîcheur, le même jet qu’il avait à sa source, vous ferez œuvre de poète.» «A mes yeux, dit aussi Benjamin Péret, détient une parcelle de poésie tout être capable d’évoquer spontanément les sentiers d’une forêt verdoyante devant un feu de bois (…) N’est donc pas étranger à la poésie, celui qui, même placé à ras de terre, découvre à toute chose son aspect céleste… ». Et, selon le poète Yves Pérès, « un poète est un homme qui garde toujours le don de s’étonner…»

   Le poète, on le voit, ne prend pas les choses telles qu’elles sont, pour leur valeur faciale, dans leur stricte réalité d’objets convenus, qu’ils soient naturels ou artificiels. Il va au-delà, par l’esprit, par son imagination. Picasso parle d’un « œil intérieur de l’imaginaire ».    Et l’une des missions du poète serait d’explorer les zones obscures de l’âme humaine, d’exhumer le minerai de l’inconscient, de tirer des abysses de nos rêves les monstres pour les rendre visibles et beaux.

   Dans sa quête perpétuelle du sens, le poète crée une œuvre poétique qui touche la corde invisible mais intangible de notre propre besoin de perfection, nous faire tendre vers ce qu’il y a sans doute de plus humain : le désir de connaître, de créer, d’être au-delà de nos limites physiques et temporelles, de nous dépasser.

   Lors de son allocution à Stockholm, le poète Saint-John Perse déclara : « Plus que le mode de connaissance, la poésie est d’abord le mode de vie et de vie intégrale. Le poète existait dans l’homme des cavernes, il existera dans l’homme des âges atomiques : parce qu’il est une part irréductible de l’homme.» C’est que la poésie est la quête d’un ailleurs indéfini et infini qui est en nous et hors de nous et qui émerge du langage même. Autant dire que le poème est une expérience existentielle : j’écris donc je suis moi qui devient autre étiré par cet ailleurs que le texte engendre…

   La poésie émane de cette soif d’absolu qui nous habite. Mallarmé nous le dit : l’homme contemple l’azur parce qu’il est infini, inconnu, absolu. L’homme est taraudé par le désir de posséder le monde, de le comprendre, au sens fort.
Comme le dit Reverdy, la poésie, « c’est la main mise souveraine de l’homme sur les choses de la création. » Cette appropriation du monde, l’homme la réalise par la représentation et la représentation passe par le langage, par les mots, par le verbe, par l’écriture. Les Grecs distinguaient « logos » , la langue de la logique, du rationnel et « ôdé », langue du chant, du charme, de l’enchantement …
Il y a en effet de la magie dans l’art poétique, même si l’écriture repose sur un ensemble de techniques. Il faut dire que la langue, si elle a une dimension rationnelle, a aussi une dimension cachée. Et la poésie se nourrit de ses mystères, de ses ambiguïtés, de ses possibles.

   Pierre-Jean Jouve l’exprime ainsi : « La poésie est établie sur le pouvoir occulte du mot de créer la chose, sur le mystère de l’association des idées et des colorations entre souvenirs, émotions et désirs, provoqués par les mots ». Fouillant la matière de la langue, le poète par sa création opère une transmutation. Le discours est sublimé et signifie autrement.    En poésie, on est ailleurs, à la fois là et au-delà. La quête du sens est un acte d’existence dans l’éternel instant. Rimbaud est l’incarnation de cette poiesis : dans sa course folle vers les illuminations, « l’homme aux semelles de vent »1 fait éclater la langue, dérègle le sens des mots, torture le langage, forge d’impossibles métaphores.

   Il est bien là, le feu poétique, dans la métaphore, métaphore qui n’est pas un artifice purement stylistique et conscient, mais la perception intuitive d’une analogie entre des éléments apparemment disparates. Pierre Emmanuel pense qu’ « appréhender poétiquement le monde, c’est d’abord penser par images.» Et Reverdy lui emboîte le pas : « Il ne s’agit pas de faire une image, il faut qu’elle arrive sur ses propres ailes […] Une image n’est pas forte parce qu’elle est brutale ou fantastique mais parce que l’association des idées est lointaine et juste.» Pierre Emmanuel va encore plus loin : « L’image suppose un retour au fonds originel, à la spontanéité primitive de l’être. »

   La magie poétique consiste justement dans la représentation d’un univers constitué d’images, d’analogies qui nous impose une autre réalité pour mieux nous faire ressentir la réalité de notre être profond… La rupture d’isotopie que constitue la métaphore nous fait voir le topos évoqué d’une autre manière ou alors nous situe autrement par la quête du sens. Le poème fait sens autrement et ce sens nous constitue.

   C’est que l’humanité est plus esprit que corps : ce qui fait l’homme, c’est la pensée, le langage… Le jeu sur le langage devient un jeu sur la pensée…Chaque mot a un sens, la dénotation, que l’on trouve dans le dictionnaire, sens parfois multiple . Mais les mots ont aussi leurs connotations qui sont tous les sens subjectifs évoqués par ce mot, les associations d’idées…

   Tout l’art du poète consiste à choisir avec la justesse la plus subtile les mots qui expriment ce qu’il ressent et ce qu’il veut dire ou représenter et à les mettre en phrases selon la même logique de création d’un sens, selon un processus de convergence absolue de la forme et du fond, l’un devant servir l’autre et vice versa. En ce sens, le poème est une forme d’alchimie du verbe. L’œuvre poétique est un univers donné à vivre au moment même du chant. Entendre un poète chanter, c’est être pleinement au monde un être humain, un roseau pensant et un rameau vibrant.

   Ainsi, la poésie est d’abord musique, scansion, rythme… et sonorités. Elle fut longtemps le vecteur des mythes et de l’histoire des peuples. Mais elle est surtout un jeu sur le langage, un travail sur les mots. Nourrie d’images, elle charge le texte de toute la puissance symbolique du verbe… pour éprouver la familière étrangeté du monde. Clé de l’imaginaire, elle ouvre les portes d’un au-delà de l’apparence, d’un plus profond que la surface… Elle est aspiration vers un absolu relatif, tension vers un sens peu commun, envol loin des « miasmes morbides », purification dans « l’air supérieur », démiurgie enfin. Elle permet de vivre en imagination l’ivresse des sens propice à la fusion dionysiaque. Elle est exorcisme à la peur du mal. Elle est
instrument de savoir. Elle est un don de l’esprit pour un partage inouï. Elle est promesse d’idéal. Elle est l’écriture de l’aleph. Elle est le souffle du dragon intérieur à même de briser les vieilles tables.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *