Voyage en Anthropie (extraits)

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   41.- L’Onirisia est à l’origine un immense pays de plaine, mais les paysages y changent sans cesse selon les fantasmes de ceux qui les traversent. Certes, la plupart des habitants sont de doux rêveurs et les modifications sont inoffensives, mais l’on conçoit aisément que cela ne facilite pourtant guère la tâche du voyageur qui ne reconnaîtra jamais l’endroit par lequel il est déjà passé une fois.
Il va donc sans dire qu’on erre beaucoup en Onirisia, car les cartes sont inutiles et il serait fort absurde et risqué de demander son chemin à quiconque : le riverain interrogé en effet, qui peut très bien être en train de ne penser à rien, se met alors à imaginer le lieu en question qui aussitôt s’altère et devient un ailleurs évolutif désormais méconnaissable et inconnu de tous.
Le mal absolu, c’est le mauvais rêve.  Même si c’est extrêmement rare, certains habitants ont le malheur d’être malades, d’être sujets aux cauchemars : du fait de leurs visions démentes, ils engendrent des aberrations effrayantes, des gouffres, des monstres. Ils rendent le pays invivable, l’existence périlleuse : c’est pourquoi on les traque, on les chasse, on les brûle. Pour éviter de contracter ce mal, beaucoup évitent de dormir et se forcent à toujours penser la même chose du même endroit. Plus le conformisme règne, moins le pays bouge : c’est le secret d’un bon gouvernement.

                                                                             J.-J. Brouard

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