Grégory Rateau

LA SIESTE

J’ouvre les yeux un peu troubles du songe
La rumeur du jour pique à vif
Kaléidoscope rétinien
D’ombres roumaines striées de veines
Passage du noir au rouge
Puis les piaillements amis
Les cahots des charrettes
Et les bâtards qui leur courent après
Des voix familières derrière les murs
Nomment sans le brusquer le dormeur
L’appel en doux murmures suivis d’éclats de rire
Se lever avant que le lit ne me ramène définitivement
A cette torpeur molletonnée de l’entre-soi
Le soleil qui se pose sur un coin de fraîcheur
Une invite, une promesse renouvelée
Aucune urgence
Le monde m’attend
Me recoucher
Le faire languir encore un peu

 

 

LA CONSPIRATION DU RÉEL

J’aimerais m’embarquer
Dans la douceur de ce large
Sans nom, sans destination
Rouleur d’éternité
Nulle escale
Voyager en solitaire
En prendre plein les embruns
Un ressac de présent concentré
Bout au vent
Fumer l’horizon jusqu’à ce point fixe
Cette lueur qui pique les yeux
Où convergent mes dernières forces vives
Saisir cette brèche
Résister un bon coup
Contre ce sel qui s’accroche à mes basques
Me ronge au talon d’Achille
Abattre les voiles
Me dresser face au réel
Déjouer cette conspiration
Les proches, les envieux, les faux-amis
Tous de la même pâte informe et malléable
Fureur contre ce siècle qui monnaye le temps
Contre la houle qui fige mon sang
Ma jeunesse pétrifiée dans l’air
Coule à pic
Dans un dernier sursaut de bon sens
Je me glisse par le hublot grand ouvert
Comme Martin Eden
Le repos du marin
Cette peur panique du noir, primale
Sauvé par le spectacle des poissons lanternes
Éclaireurs des profondeurs
Je sais maintenant où jeter l’ancre
Sans peur
C’est ici
Dans les bas-fonds
Où les courants murmurent une dernière fois
Avant de définitivement se taire
Que je regarderai les bateaux passer
Sans jamais plus s’arrêter

 

MA BANLIEUE

Elle se dresse
De toutes ses flaques bileuses
Relents d’herbes souillées
Ce bout de nulle part
Ce Pôle nord parisien
De mon sous-sol humide
Je la contemple aux heures creuses
Quand les nuages forment comme un deuxième ciel
Je trace alors une ligne droite
Vers la grande ville
Dans ce lointain poussif
J’idéalise toutes ses lumières
Par-delà le périph
J’entrevois même ses boulevards
Des peaux ocre qui fusionnent dans la même toile
Des femmes voilées dans des trench-coats très bien ficelés
Mais soudain, la lumière décline
Seule la grisaille persiste
A force d’épier cette même teinte uniforme encore et encore
Elle me rentre dans les poumons
Ce sentiment récurrent d’être de trop
D’être loin de tout
De mon centre
De l’enfant
En équilibre constant sur ce point mort
Dont le projet d’ensemble me restera inconnu
Face à des toboggans statiques
Des chaises de bistrot déformées
A force d’accueillir les mêmes chômeurs sans cesse affalés
A contempler depuis les coulisses
Ces affiches surannées
Scotchées moult et moult fois par-dessus d’autres affiches
Des témoins oubliés
Qui ont fait vœux de silence

L’auteur

Grégory RATEAU est un écrivain et poète français de 36 ans. Il contribue à des sites et des revues en France et à l’étranger (Recours au poème, Cavale, La page blanche, Remue.net, Lettres Capitales…).

Il a débuté comme réalisateur et scénariste (parrainé par le cinéaste Benoît Jacquot) puis a enseigné le cinéma et a animé un ciné-club dans les cinémas du 5ème et 6ème arrondissement de Paris.

Après de nombreux voyages et plusieurs années d’errance en Irlande, au Liban puis au Népal, il vit aujourd’hui entre Paris et Bucarest où il est le rédacteur en chef d’un média d’informations en ligne et chroniqueur radio à la RRI. Il anime également des débats lors de festivals pour le réalisateur roumain primé à Cannes, Cristian Mungiu.

« Hors-piste en Roumanie, récit du promeneur » inspiré par la pensée rousseauiste est sa première tentative littéraire sélectionnée pour le prix Pierre Loti 2017 qui récompense chaque année le meilleur récit de voyage.

Son premier roman, « Noir de soleil » aux Éditions Maurice Nadeau – Les Lettres Nouvelles, raconte l’histoire de deux amants maudits en quête de lumière, plongés au cœur d’un conflit armé à Tripoli au Liban. Le roman a été sélectionné au Prix France/Liban 2020 du journal l’Orient le Jour.

 

 

 

 

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