Jean Casset –

LES LIEUX INABORDÉS

L’huître que l’on retourne
Devient rocher battu perdu sur l’océan
Peu s’en faut pour qu’un phare tout en haut perce les éléments
Le vent bat le calcaire
On dirait un calvaire
Qu’on gravit en pleurant
Trempé transi tremblant
Mais non
On ne peut être là
Dieu ne l’eut pas permis
Nul n’a survécu dans cet endroit funèbre
Et la lumière en haut qui tourne lentement
Ne nous voit pas glissant nous coupant
Les mains et les genoux et les pieds jusqu’au front
Le sang se mêle à l’eau je ne sens plus mes jambes
Je suis tétanisé accroché à mon île
J’appelle à la rescousse mon enfance un instant
Quant à la vague d’où vient-elle qui aussitôt sur moi est suivie par une autre qui nous lèche les pieds qui avale nos jambes ai-je encore des jambes et puis qui se retire pour revenir bientôt qui ne croit pas en nous qui ne croit pas au ciel pas plus qu’elle ne croit au mollusque accroché qu’elle fait vivre aussi par ses bains réguliers
Mais nous ce sont nos mains qui tout ensanglantées nous tiennent à la vie
Et la pluie maintenant ajoute à l’eau son eau
Le jour cède à la nuit
Que faisons-nous ici
Mon Dieu mon Dieu je ne crois plus en toi
Mais alors je suis seul
Où êtes-vous mes frères
Et où est la maison
Je m’accroche à ma terre
Comme l’enfant aimé qui s’accroche à sa mère
Que je n’ai pas connue

 

LES VOITURES

̶̶ Et vous, qu’en pensez-vous ? Ai-je entendu soudain.
̶ Les voitures ne me grisent pas.
̶ Quel est votre souci ? S’est-on alors obstiné.
( Mon souci réside
au fond d’une ride
que j’ouvre en semaine,
c’est un grain de beauté
de mon amie caché
dans le pli de l’aine )
̶ Pourrai-je avoir du vin ?
̶ Que faites vous dans la vie ? On me parlait comme à un sourd.
̶ Vos voitures ne me grisent pas.
( Pour toute luxure
moi j’ai la peinture
d’un corps qui se donne
quand quinze heure sonnent )
̶ On ne parle plus de voitures depuis longtemps déjà.
̶ Alors tant mieux car les voitures ne m’intéressent pas.
̶ Et qu’en pense votre épouse ?
( Elle est mon amour
et elle est mon amie
pourquoi faudrait-il toujours
vivre à demi ? )
̶ Elle pense comme moi, les voitures ne la grisent pas.

 

L’ÉTÉ 2005

Notre mort n’empêchera pas les gens de rire
Ni le vent de passer dans les branches des arbres
Sais-tu mon pauvre amour qu’il est dur de construire
Avec nos sentiments une histoire de marbre

Où es-tu cet été dans quel pays lointain
Ou dans quel angle dur ou dans quels bras poilus
Je t’imagine là dans un bar indistinct
J’ai honte de pensées que je n’ai pas voulu

Je rêvais d’un château impossible à détruire
Aux hautes tours lancées la nuit vers les étoiles
Nous y serions montés alors pour réécrire
La geste des amants dont les bras sont des voiles

Mais tu as préféré sans écouter ma voix
Comme ultime romance des dés que la main jette
Ta vie et notre amour jetés comme on envoie
Sa destinée aux mains d’une secte secrète

D’un repris de justice ou d’un cadre moyen
Enfin n’importe qui mais pourvu qu’il te touche
Et qu’il te fasse par n’importe quel moyen
Enlever le canon que tu tiens dans ta bouche

 

 

JEAN CASSET

 

1969  ̶  ouvrier ayant quitté l’école à 14 ans il découvre en autodidacte la littérature via la poésie et la chanson
̶  premiers poèmes
1976 – Empreintes, Éditions Imbert Nicolas (compte d’auteur)
1977  ̶  Poèmes, Éditions Poétic 7 n°19
̶  membre du comité de rédaction du « Travailleur Landais » (organe du PS landais), rédacteur et responsable de sa rubrique culture
1978  ̶  Nadjejda, poèmes, Éditions Imbert Nicolas (compte d’auteur)
1991  ̶  membre du jury du Livre-Inter 1991 qui consacre « La voyeuse interdite » de Nina Bouraoui, sous la présidence de Jean d’Ormesson
̶  juré du Prix départemental de la poésie sous la présidence d’Henri Emmanuelli
2001  ̶  Soif de mots, revue, tome 11, avec Pierre Béarn et Marie-Andrée Balbastre
̶  fréquente le Poquelin-Théâtre à Bordeaux où ses poèmes sont fréquemment dits.
̶   « Vendredi soir », nouvelle, dans « Les Nouveaux Cahiers de l’Adour » n°58
2008  ̶  membre du jury du prix littéraire de France Télévision sous la présidence d’Olivier Barrot, catégorie essai, qui consacre « Une éducation algérienne » de Wassyla Tamzali
2014  ̶  Le chiffre d’affaire, enquête anthropologique,  aux éditions Le bord de l’eau.
2018  ̶  Charles Dérocher roman en deux tomes chez Edilivre.
2019  ̶  Jalons 1972 – 2018  anthologie de ses poèmes (compte d’auteur)
̶   début de sa collaboration à la revue poétique de Daniel Malbranque La vie Multiple
2020  ̶  Les Rejetés (compte d’auteur), qui peut être considéré comme une suite au précédent.

  1. 1
    Anne Soy

    « Quant à la vague d’où vient-elle qui aussitôt sur moi est suivie pa r une autre qui nous lèche…..[…]…par ses bains réguliers » Oh je ne vais pas recopier tout ce premier poème tant le rythme est prenant, la chanson de la mer si proche des montagnes où je vis ! ( « Et où est ma maison » )

    Merci Monsieur Casset pour ce beau poème que je vais lire et relire.
    Et pardon pour les deux autres, je lis très lentement la poésie que j’aime.

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