Louis Bertony – Trois poèmes

Souvenances

Mon poème
Oiseau migrateur fait escale
Au temps de mon enfance
Mes réveils en boucle qui salissent
Les ustensiles de cuisine de ma mère
Aussi fragile que mon enfance elle-même
Ce couloir sous-titre patenté
De mes souvenirs
Me fait cogner la gueule
C’est ainsi que j’ai pu garder les secrets

J’accorde mes vers libres
Avec les douches rapides que j’ai prises
Par peur d’avoir affaire au cauchemar
Le matin terme semblable du soir
Mes errances soumises aux lois
Des cercles vicieux
J’entends ces chansons depuis mes promenades
Depuis l’oubli, j’ai souvenance de se lavi
Cette mélodie approvisionnant en folie
Mes journées fugitives
Malgré le temps qui érigeait mon âge
En point de repère de toute douleur

À la Jésus-Christ
Mon poème fait injonction de résurrection
À mes jeunes années ensevelies à Port-au-Prince
Ce bon vieux temps
Devenu acquéreur des ombres au fil du temps
C’est alors que mon pays vient me dire
Mon fils, je suis au regret de t’annoncer
Ton vœu de sourire a été refusé

                  *

 

Effet immédiat

Au moment d’écrire ce poème,
Il est interdit aux enfants de jouer
Sous la pluie
Quand les jours de rêve
Ne s’écrivaient pas encore à l’encre de l’obscurité
Le beau temps se conjuguait à l’infinitif
Sans terminaisons de ruines, de peine
Qui soutient les poteaux électriques

Il devient punissable
De courir la nuit ou prendre des bains de rires
En jouant au cache-cache
Attacher nos joies dans un cerf-volant
Pour une distribution dans tout le quartier

On s’aime suivant les feux rouges
Un chien pour chaque cadavre
Il y a longtemps que nos rues ont un régime
De chair humaine
Écoulement du sang innocent
Une rivière par définition
Est un cours de sang qui se jette dans la mer

Les tombes garnies sous nos bras
Tout chant d’oiseau
Qui se fait entendre est abattu sur place

                   **

Pluie d’ombres

                Pour les victimes des guerres

J’ai mon papier déchiqueté
Dans un bombardement
Les chants d’oiseaux n’arrivent pas
Jusqu’à moi
Car j’ai les oreilles occupées
À entendre des explosions de bombes

Les lèvres se voient amputées du moindre sourire
Décapitation de la beauté dès l’aurore
Des ombres sont érigées
Aux quatre coins de notre cité

Les pleurs
Dénominateurs communs des yeux
Pas de service public
Sinon des blessures qui font du porte à porte

Si vous lisez mon poème
Et qu’il manque de sens par l’absence
De mots
C’est parce que
J’ai un vers tombé sur une mine anti-poème
Ma poésie est blessée par balles
Et j’écris en la regardant se vider de son sang

Poète je me sers d’espoir pour panser
Les blessures du visage de tout homme
Et agrafer des mots d’amour
Aux rêves de chaque enfant

J’invite les poètes d’aujourd’hui
À faire l’essence des chars de guerre avec l’encre
De leur plume
Aller sceller du mot de paix le cœur
De chaque soldat
Pour que tout missile à destruction massive
Soit changé en fleurs

Ainsi le partage de nos baisers
Déclenchera une explosion salutaire de l’amour

                      ***

Bertony Louis est un poète haïtien, lauréat de treize prix internationaux de poésie, dont le Prix du Jury Castello di Duino Poesia 2020 (Italie) et le 1er prix du Concours de poésie de l’École de la Loire 2020 (France). Il est l’auteur de Recoudre les Horizons (L’Appeau Strophe, 2022). Son parcours a été soutenu par plusieurs bourses et résidences, notamment le programme Scholars at Risk de l’Université Harvard, l’Artist Protection Fund de l’Université de Glasgow, ainsi que la fondation Stiftung Künstlerdorf Schöppingen en Allemagne. Il est actuellement Research Scholar à la Carnegie Mellon University (2025–2027) et Artist-en-Résidence à City of Asylum Pittsburgh (2025–2027). Ses textes ont été publiés dans des revues telles que Harvard Review ainsi que dans plusieurs anthologies en France. Il écrit en anglais et en français.

 

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