Jean-Jacques Brouard – Au fil de l’encre (Trois poèmes)

Le vrai pouvoir
   La poésie libre explore les terres inconnues et crée son propre espace par le langage. Par-delà le style et le genre, elle s’affranchit du carcan de la raison et des contraintes de la Doxa. Elle a l’audace de « faire couler les flux non encore codés »[1]. Elle libère les mots de leur gangue, en cassant les codes et en ignorant la logique marchande. Caracolant sur les lignes de fuite des échappées belles, elle est l’expression de la sismographie intérieure, du rire profond et de l’enthousiasme dionysiaque.

 

[1] Gilles Deleuze

   Aux heures de la nuit où les rêves se distordent, lourde de sa chaîne d’œufs gluants, l’araignée de la mort vient troubler la vision extatique du poète. Il n’en peut plus de bousiller des feuilles blanches à cause d’un stylographe capricieux qui retient son encre. Les heures ne se comptent plus à l’horloge des désastres.     Il songe à la bêtise de grands singes qui parlent comme on pète… Il souhaite l’éradication des poésies médiocres et la folle épuration des penseurs lamentables… Il consent à jeter l’encre dans l’eau pour engendrer des poèmes de courbes, d’arabesques, volutes et tourbillons.
   L’épreuve du soir est de garder espoir. L’arthropode fatal veut nous désespérer. Nous luttons pour la nuit des révélations. On aimerait flotter dans les eaux d’inconscience, mais la plume de métal fiché dans le cerveau fait saigner la matière, liquéfie les idées.
   Au jusant de la nuit, les papillons fleurissent : ils ont des yeux de gouffre et des ailes de plomb.
   Compulsion d’écriture et c’est automatique. Le stylo, lui, renâcle : il mésencre à loisir. Le vice le déforme, il ne sait plus baver. Les traits sont suspendus et la phrase écourtée. Musique ? Non, silence épais comme un glacier. L’instant est détestable, le texte inachevé. « Résister jusqu’à l’aube… », c’est le stylo qui parle . Haïssable instrument qui n’en fait qu’à sa plume.
   Pour ce qui est des signes, la tendance est tragique. Le poète vomit sa haine des artefacts. Il explose et s’emporte, hurle, peste et rugit. La pauvreté des mots, c’est dérision du sens, et le stylo maudit est remis dans sa boîte.
   Et, bien après minuit, il arrête de vivre en esclave des objets et entre sans ambages dans le dédale obscur des mystères poétiques. C’est la contrée des inattendus. Les indigènes sont en état de vide relatif, impliqués dans d’absurdes rituels qui ne plaisent à personne. Ils souffrent du mal de pensée. Les instances créatrices ont beau encourager les innovations, rares sont les jets de mots.
   Lui, philosophe, anarchiste et original, il ira jusqu’au bout de l’audace et donnera le meilleur de son art. Mais l’encre, gélatineuse, sèche trop vite : le trait se ralentit et se brise en plein vol. S’élever comme Icare, c’est hors de sa portée. Par la muse perverse, le poète envoûté se noie dans sa fonction sur l’aride papier.
   Puis il ferme les yeux et il rentre en lui-même. C’est alors qu’il voit l’autre, une pensée qui s’enroule comme un serpent de signes qui crache son énigme.
   Lumineuse vision de mon œil intérieur qui sculpte le réel au ciseau du désir. J’ai soif de création : il me faut un langage ! J’ai l’esprit qui gambade dans les savanes pourpres : il guette les licornes, les griffons, les naïades. Et voici les gazelles aux fabuleux messages. Assez de cris, de souffles, de plaintes et de spasmes ! Temps de saisir les proies, de tisser le cocon et d’aspirer le sens qui coule dans mes songes.

*

   Le soir rampe autour du corps et convoite le feu du dedans. Dans l’atmosphère sèche un orage s’ébroue et rugit de rage. C’est l’averse brutale sur le labyrinthe des talus, des layons et des ruisseaux. Le parfum des champignons flotte dans les thalwegs. Le sommeil s’immisce à la surface des feuilles hiérogriffées.
   On approche des lumières suspendues. Des bas-quartiers de la suburbe jaillissent les cris des amants d’un soir et des assassinés noyés dans la sourde mélopée des renoncements. L’exploration obstinée des dessous de la ville décape la conscience et dissout l’illusion. Dans la tiédeur du crépuscule, les quartiers en fractales plongent dans la torpeur du vice et exsudent leurs humeurs corrompues. Aberrations de la cité complexe !
   Le stylo à plume s’empâte et renâcle à consigner la saga sylvestre. Dans cette autre forêt d’acier, de verre et de béton, tout conspire contre l’écriture. Une sensation de chavirement dévaste le sens. Débordé par la foule, je me perds dans le cadastre des idées. Je m’éteins doucement et part à la dérive, noyé dans mes pensées de boue.

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   La sensation du temps perdu pendant les années fébriles, quand les avides de matière aspiraient le flux cérébral. Les minutes et les heures aujourd’hui élastiques… Et l’esprit s’abandonne à la contemplation : amorphose du temps libre dans les landes pluvieuses, sur les estrans déserts, dans les rues compliquées. Et parfois, çà et là, des pieux et des épines : haine, mesquineries, rancœur, ennemies qu’il faut fuir.
   Les crépuscules fertiles et les nuits fructueuses, libre cours des idées et des pensées profondes ! Le verbe est généreux, il coule sans arrêt, mais il est malaisé, en dépit du courant, de nager vers l’amont saisir le texte source.
   Souvenirs et fantasmes entremêlent les mots, l’ailleurs évanescent échappe à la conscience et les ombres des autres s’estompent dans le vide.
   Alors pour conjurer la mémoire crevassée, il dispose partout des piles de papier, il dissémine les rames dans l’espace intérieur. Des milliers de feuilles sont à portée de plume pour devenir les proies des images voraces. La volonté d’écrire est faite d’exigences, le geste d’écriture un désir impérieux. Chaque jour, chaque nuit, il accouche d’un texte qu’en toute humilité, il ajoute au grand livre. Le plaisir de créer est intense mais parfois, la plume suspendue, une anxiété l’étreint : quel temps lui reste-t-il pour finir son ouvrage ?
   Polygraphe abonné à la pensée active, il utilise encore le stylographe à plume, vieil outil à l’ancienne que tient la main humaine. Il suffit d’approcher du pupitre en bois sombre pour voir l’encre couler sur la surface vierge, inscrire dans l’espace-temps les éclairs fécondants. Une ardeur extatique le saisit et fait sens, il en oublie alors le troupeau impatient de ces mille-et-une feuilles qui tout autour ont soif de tous les alphabets.

Poèmes tirés du recueil inédit Au fil de l’encre.

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