Gérard Cukier

LA VÉRITÉ DES MASQUES

L’autre matin alors que je me promenais aux confins de la zone de confinement, j’aperçus un quidam qui s’avançait vers moi d’un pas décidé. Je reculai par prudence d’un bon mètre mais il était déjà arrivé à ma hauteur, portant un masque qui à ma grande surprise ressemblait à s’y méprendre à un visage humain. Décidé à comprendre le fin mot de l’histoire et persuadé que son masque imitait à la perfection son propre visage, je me précipitai avec fougue sur l’individu masqué pour lui arracher ce déguisement grossier. L’homme, car c’était un homme, poussa un cri de douleur et de colère. J’avais décollé la moitié de son visage et d’épais lambeaux de chairs ensanglantées pendaient lamentablement de mes mains tremblantes. L’écorché vif tenta de prononcer quelques mots mais il bégayait tellement, une partie de sa bouche ayant été emportée, que je ne pus rien comprendre. Reprenant mon assurance je lui fis comprendre qu’il ne fallait pas porter avec désinvolture un visage qui ressemblait tant à un masque confectionné avec sa propre chair. Ce comportement par les temps qui couraient était irresponsable et d’autres que moi moins avertis auraient pu lui occasionner des blessures bien plus graves. Il me dévisagea avec perplexité si on peut encore employer cette expression au sujet de quelqu’un qui vient de perdre, sorti de son orbite, un œil tout frais scrutant désormais avec prudence l’humeur trempée d’une de mes mains comme une perle méfiante dans son huître entr’ouverte. Son air de reproche ne me découragea pas pourtant de postillonner dans son œil valide quelques recommandations tout aussi valides : On ne sort pas de chez soi sans porter un masque qui ressemble à un masque et le plus simple dans le cas contraire est de griffonner sur son front ces quelques mots bien sentis : JE PORTE UN MASQUE.
A bon entendeur, salut !

 

MÉTAMORPHOSE

J’avais changé d’apparence et personne d’autre que moi ne le savait, Et pour cause. J’étais partout à la fois, donc nulle part. Qu’il me soit permis de ne pas divulguer ce à quoi je ressemblais. En tout cas pour l’instant. Tout avait commencé par une sensation bizarre qui m’était étrangère et cela m’avait mis la puce à l’oreille. Je me suis regardé dans une glace et je n’ai rien vu. Ce rien c’était moi, j’étais devenu invisible. J’en ai pris mon parti, après tout j’avais vu le feuilleton américain « l’homme invisible ». Il suffisait de faire comme lui, de m’entourer de bandages et je saurais où je suis. Il m’est venu une meilleure idée. Je n’avais qu’à m’envelopper dans un drap. Un fantôme est nettement plus sympathique qu’une momie. Malheureusement quand j’ai voulu m’affubler du drap celui-ci est tombé par terre. Je me suis dis : quel maladroit tu fais ! J’ai remis le drap sur moi.
Même manège de la part du drap, il s’est tout de suite retrouvé sur le plancher. J’ai commencé à paniquer. Je n’étais même pas capable de soutenir un vulgaire drap. Et puis j’ai réfléchi. Car il y avait matière à réfléchir. Si le drap tombe par terre c’est qu’il n’y a rien pour le retenir. Je n’avais donc plus de consistance. La matière que je possédais depuis ma plus tendre enfance avait disparu. J’ai voulu me toucher, je n’ai rien senti. J’ai voulu saisir de moi ce qui passait à ma portée. Il n’y avait rien à saisir. Je me suis dit, me voilà bien. Je ne vois rien de moi car je n’existe plus. Restait-il de moi quelque chose de concret ? J’avais quelque chose de moi, c’était ma conscience. Je pensais ! « Cogito ergo sum » avait dit Descartes. Je pense donc je suis ! Cela m’a rassuré. Je n’étais pas totalement absent même si je ne pouvais plus me sentir. Y avait-il encore en moi quelque chose de palpable ? Une idée m’est venue à l’esprit. Je vais essayer de parler à voix haute, mieux encore, de chanter. Si j’arrive à faire sortir des sons, cela veut dire que j’ai des cordes vocales. J’ai retenu mon souffle et j’ai envoyé les chevaux sonores. Et là, miracle ! Un chant mélodieux sortait de ma bouche. Le miracle était double. D’abord parce que des sons sortaient de mon gosier et ensuite parce que je chantais à la perfection alors que je n’avais jamais su chanter. Le larynx était donc intact. J’ai voulu enfoncer deux doigts dans ma bouche mais je ne savais pas où les trouver. J’étais à deux doigts d’y renoncer quand je me suis dit qu’il serait plus simple de faire parvenir les sons contre mes dents serrés, bouche fermée, pour les faire ricocher sur mon larynx. J’ai senti une violente douleur au fond de la gorge et je me suis empressé d’ouvrir ma bouche pour faire cesser mon supplice. Je me suis appuyé contre un mur pour reprendre haleine et à ma grande surprise j’ai eu l’impression de m’enfoncer dans sa paroi. J’ai voulu me dégager mais malgré mes efforts je restai encastré comme un vulgaire gibier pris au piège. En désespoir de cause je me suis mis à hurler et à proférer des insultes si bruyantes que le mur à n’en pas douter n’en crut pas ses oreilles. Le mur me relâcha, abasourdi par mes vocalises et moi je pus me vanter d’avoir franchi le mur du son. Il ne fallait pas s’endormir sur ses lauriers. Le problème restait entier. Je ne pouvais pas rester délesté de mon corps. Je devais coûte que coûte renouer les fils avec lui. Mais comment m’y prendre ? Les murs ne m’étaient d’aucun secours. Peut-être étais-je devenu un fluide qu’il fallait solidifier. Je résolus d’entrer dans le congélateur. La porte s’ouvrit facilement à mon approche comme si j’avais une télécommande. Cela me parut de bon augure. Devais-je maintenant sauter à pieds joints dans un compartiment de volume somme toute assez restreint au risque de me faire un tour de rein ?
Le mieux était de faire semblant de rien, de dégager quelques sacs congelés et de prendre leur place. Plus facile à dire qu’à faire ! Je fus saisi par le froid et résistai stoïquement à la morsure cinglante jusqu’à ce que n’en pouvant plus je sortis précipitamment de l’igloo, mécontent de ne pas m’être transformé en bonhomme de neige.
En me réveillant je me posai cette seule question : avais-je rêvé toute cette fantasmagorie ? J’entendis des voix au-dessus de ma tête. L’une d’elle disait: il s’est réveillé ? L’autre ajoutait: on va enfin avoir le fin mot de l’histoire !
La première répétait il s’est réveillé ? La seconde répétait on va enfin avoir le fin mot de l’histoire !
Je me redressai et vis deux visages qui me ressemblaient et qui n’arrêtaient pas de répéter à tour de rôle leur phrase respective. Je n’eus qu’une seule idée en tête, les faire taire une bonne fois pour toutes. En fouillant dans mes poches ( plus fictives que réelles) je trouvai deux glaçons qui n’avaient pas fondu et je les envoyai avec l’énergie du désespoir sur les faces criardes. Qui n’a jamais commis de mauvaise action me jette la première pierre ! Les deux visages se crispèrent et éclatèrent comme des bulles de savon. Je remarquai deux gouttes de sang sur le drap qui me couvrait et je ne pus m’empêcher de ricaner comme un enfant pris en flagrant délit de méfait. Et tandis que ce sang reconstituait ma chair mon esprit s’estompait.

 

NUIT FÉLINE

La nuit c’est bien connu tous les chats sont gris. Mon œil ! Moi, quand je me promène tranquillement, longeant tel un fantôme des rangées de réverbères assoupis, j’ai beau écarquiller les yeux, je ne vois jamais ramper un seul chat dans les rues. Aussi prétendre en plus qu’ils seraient tous gris relève de la plus pure affabulation. Admettons qu’en faisant un suprême effort je parvienne à scruter l’ombre furtive d’un félin miaulant pour réclamer la présence de la pleine lune, y verrais-je de la couleur grise pour autant ? Quand bien même le lourd manteau d’une nuit sans étoiles s’accrocherait tel un chat gris à mes épaules engourdies, serait-ce suffisant pour battre en brèche ma manière de penser ?
Ne serait-ce pas tout simplement les griffes de la nuit qui voudraient réveiller ma coupable léthargie ?
Cessons un court instant d’être un peu trop sérieux.
Quand les lumières de la ville s’allument au firmament des édifices, reléguant la nuit à un décor de faire valoir, quand le vacarme des voitures oubliant la perte du jour s’amplifie jusqu’à perdre toute notion de prudence, quand les cris des passants, titubant, chantant, dansant, éclaboussent l’obscurité d’éclairs fulgurants embaumés d’alcools, le doute n’est plus permis. Les chats n’ont qu’à bien se tenir. Les noctambules sont de sortie et la nuit tous les noctambules sont gris.

 

   Pharmacien d’officine, lui qui n’aimait pas le commerce, Gérard Cukier dit avoir « empoisonné » le bon peuple de France pendant quarante ans tout en se « désintoxiquant » par l’écriture de poèmes, de récits « loufoques » ou de
textes sociopolitiques. Son écriture est longtemps restée solitaire avant de s’ouvrir à la convivialité dans des ateliers d’écriture organisés sur le net par un copain (les « Scribouillards » » puis les « Gratte-papiers »).
Rêveur, utopiste et idéaliste, Gérard Cukier dit de lui-même : « Je suis né partagé entre deux idées. L’idée de la science et l’idée de l’art. Et dans la science ma préférence allait à la biologie et à l’astronomie. Et dans l’art me faisait signe la littérature. Et entre les deux voguait l’ Histoire. […] Ma femme m’a dit que j’étais né sous le signe des 3 P. : poète, prolétarien, pharmacien. Sauf erreur de sa part je suis aussi paresseux, passionné, philosophe. »