Jacques Cauda – Voix et traduction

Aujourd’hui, venez lire ce beau texte de Jacques Cauda, lu également par l’auteur. Nous ajoutons une traduction en espagnol réalisée par Miguel Angel Real

JE SUIS MORT !

Un jour d’août 1978. J’avais 23 ans. Je suis rentré ce jour-là dans Tolède.
Elle s’appelait Marie. Elle aurait pu s’appeler doña Jerónima de Las Cuevas et servir de modèle au Gréco pour donner La Vierge à la peinture.
Les yeux brasillants.
Le cheveu noir.
Les seins bleus.

Tolède. Des rues qui vous aspirent. Vers le haut vers le bas… Chute ascensionnelle.
Tolède, la ville embastillée.
Il y a la montagne ocre des poussières du soleil aux pieds de laquelle sommeille le Tage. Il y a l’Alcazar sévère et géométrique. Il y a la cathédrale cuirassée comme une amazone. Il y a la guerre.
La guerre entre la vie et la mort. Entre le haut et le bas.
J’avais 23 ans. Il faisait une chaleur d’eau. Je ruisselais, battant les pavés disjoints des rues tolédanes. Marie filait comme un poisson dans l’eau. Ma chemise, passée du pâle au foncé, se refermait sur moi comme Tolède l’hermétique me tenait dans ses serres surchauffées.
Résine de pin, naphte, oxyde de calcium, soufre ou salpêtre ; le feu grec (on dit aussi grégeois) rentre par la peau.

Je suis mort.

Je suis mort. Enseveli au ciel. Comme dans la peinture du Gréco, je me trouve (je ne me cherche pas) entre le bas du haut et entre le haut du bas. Au centre du milieu d’autour du tableau. Élancé vers partout, à l’image des longues figures peintes par le Grec.

La peinture est entrée dans Tolède !

Quand dehors la chaleur toujours.
Nous sortîmes sous l’ombre bleuie des lauriers-roses. Marie prononça quelques mots. Un cantique. « Quand tu me regardais tes yeux venaient graver ta grâce en moi, c’est pourquoi tu m’aimais, et les miens avaient le droit d’adorer tout ce qu’ils voyaient en toi. »

Les rues désertes en ce début d’après-midi, cachées des tolédans qui reposaient derrière leurs volets fermés à la chaleur, nous amenèrent à revenir sur nos pas, jusqu’à la cathédrale Sainte-Marie. Revoir le Christ rouge. Revoir Pantoja, Goya, Le Caravage, Titien, van Dyck, Bassano, Ramos, Orrente et Lucas Giordano. Revoir le Transparente de Narciso Tomé, cette chapelle sans mur frappée d’une lumière qui tombe du ciel ouvert par un oculus, un trou soleil cou coupé. En regard, je redis à Marie la tradition mithriaque qui est de se mettre à nu dans une fosse au-dessus de laquelle on égorge un taureau (le soleil regardé s’identifie avec un homme qui égorge un taureau) et recevoir ainsi une douche de sang chaud. Ceci est mon sang qui l’affirme.

Marie avait faim. Moi soif. Nous poussâmes jusqu’au Mona Bar, non loin de la cathédrale, calle Tomerias. Marie commanda un codillo deshuesado (un jambonneau désossé) accompagné d’une bouteille de Ribera del Duero.

Viva la muerte ! dis-je en levant mon verre. « Qui conçoit la mort cesse d’appartenir à une chambre, à des proches, il se rend aux libres jeux du ciel. » Je bois à Georges Bataille. Au Bleu du ciel. À la figure de Simone Weil. À la révolution espagnole. Et au Gréco !

Comment regarder Le Gréco ? Avec un œil pinéal de façon à placer une verge au bas de la toile, là où le peintre a posé son point de fuite. Regarde-la dégorger tout autour des langues de foutre opalescentes, des fusées de sperme en fusion, des limaces de semence malléable. En quoi cette « chose» mesure-t-elle tout l’espace du tableau ? Par son érection qui n’est plus que la pensée de cette érection qui la soustrait au vertige de la pensée.
Pour parler comme Godard, il y a de la copulation dans le nom du Grec, Dominico Téotocopuli. Le Gréco fait l’amour à la peinture. L’amour du bien.

Moi aussi, je mange tout ce que je fous, dit Marie en avalant goulûment son codillo.

Dehors, nous séchâmes comme un linge pendu au soleil. Il faisait si chaud que nous eûmes même l’impression que la pierre sous la pression de la lumière bouillonnante claquait comme un coup de fusil.

Comme un coup de fusil…

CAMÉRA GRECO, © Marest éditeur.

¡ESTOY MUERTO!

Un día de agosto de 1978. Yo tenía 23 años. Ese día entré en Toledo.
Ella se llamaba María. Hubiera podido llamarse doña Jerónima de Las Cuevas y servirle de modelo al Greco para darle La Virgen a la pintura.
Los ojos rielantes.
El pelo negro.
Los senos azules.

Toledo. Calles que te aspiran. Hacia lo alto, hacia abajo… Caída ascendente.
Toledo, la ciudad embastillada.
Ahí está la montaña, ocre de polvo del sol, a cuyos pies dormita el Tajo. Está el severo y geométrico Alcázar. Está la catedral, blindada como una amazona. Está la guerra.
La guerra entre la vida y la muerte. Entre lo alto y lo bajo.

Yo tenía 23 años. Hacía un calor de agua. Estaba empapado de callejear sobre los adoquines inconexos de las calles toledanas. Marie corría como pez en el agua. Mi camisa, que había pasado de pálida a oscura, se cerraba sobre mí, como Toledo el hermético me retenía entre sus garras recalentadas.
Resina de pino, nafta, óxido de calcio, azufre o salitre; el fuego griego entra por la piel.

Estoy muerto.

Estoy muerto. Sepultado en el cielo. Como en la pintura del Greco, me encuentro (no me busco) entre la parte inferior de la parte superior y la parte superior de la parte inferior. En el centro del medio de alrededor del cuadro. Esbelto en todas las direcciones, como las largas figuras pintadas por el Greco.

¡La pintura ha entrado en Toledo!

Cuando fuera el calor todavía.
Salimos bajo la sombra azulada de las adelfas. María pronunció unas palabras. Un cántico.
« Cuando me mirabas, tus ojos venían a grabar tu gracia en mí, por eso me amabas, y los míos podían a adorar todo lo que veían en ti.

Las calles desiertas a primera hora de la tarde, a escondidas de los toledanos que descansaban tras sus persianas cerradas ante el calor, nos hicieron volver sobre nuestros pasos, hasta la Catedral Santa María. Para volver a ver al Cristo Rojo. Para volver a ver a Pantoja, a Goya, a Caravaggio, a Tiziano, a van Dyck, a Bassano, a Ramos, a Orrente y a Lucas Giordano. Volver a ver el Transparente de Narciso Tomé, esa capilla sin muros
golpeada por una luz que cae del cielo abierto por un óculo, un agujero solar recortado.
Mientras la miro, vuelvo a hablarle a María de la tradición mitraica de meterse desnudo en un foso sobre el que se degüella a un toro (el sol que miramos se identifica con un hombre que degüella a un toro) y recibir así una lluvia de sangre caliente.
Esta es mi sangre afirmándolo.

María tenía hambre. Yo sed. Seguimos hasta el Bar Mona, no muy lejos de la catedral, en la calle Tomerías. Marie pidió un codillo deshuesado con una botella de Ribera del Duero.

¡Viva la muerte!, dije, levantando mi vaso. « Quien concibe la muerte deja de pertenecer a una habitación, a los seres queridos, se entrega a los juegos libres del cielo. Brindo por Georges Bataille. Por el Azul del Cielo. Por la figura de Simone Weil. Por la revolución española. ¡Y por El Greco!

¿Cómo mirar al Greco? Con un ojo pineal para colocar una verga en la parte inferior del lienzo, donde el pintor ha situado su punto de fuga. Mírala escupir por todas partes lenguas opalescentes de semen , cohetes de esperma fundido, babosas de semillas maleables. ¿De qué manera esta « cosa » mide todo el espacio del cuadro? Por su erección, que no es más que el pensamiento de esta erección que lo aparta del vértigo del pensamiento.
Para hablar como Godard, hay cópula en el nombre del griego, Dominico Teotocopuli. El Greco le hace el amor a la pintura. El amor por el bien.

Yo también como todo lo que me da la gana -dijo María, tragando su codillo con avidez-.

Fuera, nos secamos como una sábana colgada al sol. Hacía tanto calor que incluso sentimos que la piedra, bajo la presión de la luz burbujeante, restallaba como un disparo.

Como el disparo de un rifle…

**

Écrivain, Jacques Cauda écrit le corps comme le cyclostome élégant écrirait s’il écrivait. Il s’enroule autour des mots en tenant la vie par les lèvres. Peintre, photographe et réalisateur de films documentaires, sa pratique de l’image doit beaucoup à l’écriture. Au début des années 2000, il crée le mouvement surfiguratif. Surfigurer, c’est prendre pour objet des sensations dont la source n’est plus le réel mais sa représentation rétinienne. Le monde est devenu une image et le peindre, c’est réécrire cette image. Il a reçu le prix spécial Joseph Delteil pour Ici le temps va à pied (poésie). Il a écrit une cinquantaine de livres : poésies, romans, polars, essais, manifestes, correspondances, livres d’artiste… Et il en a illustré davantage. Il dirige la collection La Bleu Turquin chez Douro éditions.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Cauda
http://jacquescauda.canalblog.com
https://www.editionsdouro.fr/bleu-turquin

Bibliographie

Vers un effort visible, poésie, L’Échappée, 2002
Toute la lumière sur la figure, essai, Éditions Ex aequo, 2009
Vox imago, roman, m@nuscrits Léo Scheer, 2009 et Éditions Praelego, 2010
Lou, nouvelle, premier prix de la ville du Pecq, 2011
Je est un peintre, poèmes, Jacques Flament Éditions, 2012
Le bonheur du mal, poèmes, Kirographaires, 2012
Point de dimanche, nouvelle, Jacques Flament Éditions, 2013
Tous pour un, roman, Numériklivres, 2013
Amor’, poèmes, La Matière noire, 2014
Le Bunker No 4, témoignage esthétique, Jacques Flament Éditions, 2015
Le Déjeuner sur elle, texte, Éditions la Belle Époque, 2015
Les jouets rouges, poèmes, Éditions Contre-Ciel, 2016
Quand ? Chant du Z, chanson de geste, Z4 Éditions, 2016
Elle & Nous, poèmes & illustrations, Éditions Flammes Vives, 2016
Comilédie, roman, Éditions Tinbad, 2017
Ici le temps va à pied, poésie, prix spécial du jury Joseph Delteil, Éditions Souffles, 2017
Les Caliguliennes, récit, avec des photos de Élizabeth Prouvost, Les Crocs Électriques, 2017
ORK, roman, Éditions La P’tite Hélène, 2017
OObèse, roman illustré, Z4 Éditions, 2017
L’amour la jeunesse la peinture, nouvelle, Éditions Lamiroy, 2018
P.A.L., récit, avec des photos de Alexandre Woelffel, Les Crocs Électriques, 2018
Mai 68, histoires, Éditions Lamiroy, 2018
Vita Nova, récits, Éditions Unicité, 2018
La vie scandaleuse du peintre Jacques Cauda, roman graphique, Les Crocs Électriques, 2018
LA TE LI ER, essai, collection « Diagonale de l’écrivain », Z4 Éditions, 2018
Les Berthes, poèmes, collection « 4 saisons », Z4 Éditions, 2018
Peindre avec une postface de Murielle Compère-Demarcy, poèmes, Éditions Tarmac, 2018
Le trou, nouvelle illustrée, Éditions furtives, 2018
Mosca moncul, petit traité de l’histoire de l’art, Éditions furtives, 2019
Les cinq morts de Paul Michel, nouvelle, Éditions Lamiroy, 2019
J’AZZ, livre d’artiste, Éditions Dumerchez, 2019
La Grosse et les cabots, livre d’artiste réalisé avec Danielle Berthet pour sa collection
APOSTILLES, 2019
AniMots, poèmes illustrés, Hors-Série no 2 des Éditions Chats de Mars, 2019
Sale trine, poème, avec une illustration, Éditions Furtives, 2019
Profession de foi, récit, Éditions Tinbad, 2019
Moby Dark, roman, Éditions L’Âne qui Butine, 2020
Pigalle, nouvelle, Éditions Les Cosaques des Frontières, 2020
Rue des Pyrénées, nouvelle, collection Crépuscule, Éditions Lamiroy, 2020
Fête la mort, roman, Éditions Sans Crispation, 2020
Gros Mickey, nouvelle, Éditions Furtives, 2021
Jacqueries, correspondance avec Marie-Philippe Deloche, Éditions Associations Libres, 2021
Carcasses, collectif avec Vanda Spengler, Élizabeth Prouvost, Marie-Philippe Deloche et
Jean-Paul Gavard-Perret, Éditions Associations Libres, 2021
Le pantalon ivre, roman graphique, Éditions QazaQ, 2021
Jésus kill Juliette Éloïse, journal, La Diagonale de l’écrivain, Éditions Douro, 2021
Caméra Greco et autres textes, essai, Marest Éditeur, 2021
Biographies
In Cauda venenum, Élise et Déborah Vincent, Éditions Jacques Flament, 2015
Jacques Cauda, collectif, H.S. Le Cafard hérétique, Éditions Lunatique, 2019
Le Rapport Cauda, collectif autour de Jacques Cauda, Éditions Tarmac, 2021

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