LA MUSIQUE COMME UNE QUÊTE

Chronique de “La Précession des sphères”, précédé de “Tribute to Patricia Barber”, de Paul Sanda. Illustrations de Klervi Bourseul. Ed. Unicité, Coll. Eléphant Blanc.

Le dernier ouvrage de Paul Sanda, paru chez Unicité dans la collection Eléphant Blanc, se compose de deux parties, “Tribute to Patricia Barber” et “La Précession des sphères”. Il s’agit, comme le dit très justement Odile Cohen-Abbas dans sa préface, d’une œuvre musicale” où apparaît “une fusion indicible entre l’essence sonore et une tentation d’enchâssement par les mots”.

Patricia Barber est auteur, compositrice et interprète de jazz. Les textes en prose poétique de Paul Sanda établissent d’emblée un lien entre les corps et la musique, mais le silence en fait partie et il se dresse également comme une force essentielle pour atteindre “l’entier amour / de la beauté”. La musique se déploie aussi dans son lien avec la lumière et avec la pénombre, comme pour faire part de l’espace qui nous entoure: “Patricia Barber cède la beauté à la pénombre, la pénombre à l’acuité.” Justement, les textes s’enchâssent avec des mots qui agissent comme des leitmotivs dans une partition: pénombre, pluie, distance… Une distance qui par ailleurs est abolie par les notes du jazz et par le langage de l’auteur, très attaché au surréalisme comme à son habitude, et qui nous offre des formules d’une grande force poétique et sensuelle: “Patricia soulève le toit du bâtiment. J’enfonce mes doigts dans le muscle vindicatif de l’architecte. La pluie est parvenue à déchirer la cloison”.

La musique est bien entendu un langage: Patricia Barber “sait que rien ne peut commencer sans la langue et le mot qui décide” ou, plus loin, “la langue décrit elle-même son désir, sa chair et sa musique”. On établit alors une dialectique entre le langage musical et poétique, qui se résout dans l’amour et dans un élan de (sur)vie qui veut nous convaincre du fait que l’art, quel qu’il soit, est tout simplement vital.

En ce qui concerne “La Précession des sphères”, chaque groupe de poèmes -tous écrits en strophes de onze vers- surgit après l’écoute de pièces classiques, comme les premiers, écrits “en entendant une chaconne de Jacques Duphly (1715-1789)”. La musique est présentée d’emblée comme un moyen d’union, voire de purification, et qui s’oppose au bruit: “je sais que tu es inspirée, que nous sommes unis / dans les eaux, dans les pluies sonores qui lavent”. Il s’agit d’une recherche personnelle, d’une véritable quête aussi pour étudier le rapport à l’être aimé, désiré, dans un appel au sens dans leur globalité. Il est question également de pureté, comme un moyen d’aborder le chemin qui va du néant à l’extase -physique mais surtout existentielle- pour finalement retourner au vide dont la peur nous guette: “L’incroyable solennité de cet art bouleversé: / le chant (divin) sera l’effigie de notre sépulcre”. Mais l’autre est un refuge essentiel que l’on honore, et on en fait appel “dans la violente blessure de nos aspérités”. 

Comme on disait, le livre rend hommage à tous les sens dans leur ensemble, pour créer des poèmes remplis de textures diverses, aux synesthésies physiques mais également émotionnelles d’une grande force poétique. Le son devient ainsi une respiration, une lumière, une “éclosion” contre le vide toujours présent.

Les vers sont au service d’une sensualité très présente, qui montre les amants comme une voie / voix à suivre. En ce sens, la nudité est perçue comme un symbole de pureté et de vérité, source évidente du désir nécessaire qui aspire à devenir souverain, comme l’exécution virtuose d’une mélodie.

La spiritualité, thème cher à Paul Sanda, surgit en occasions de cette harmonie des sons avec l’univers, pour former “une symphonie / au bercement continuel”. La musique est un chemin vers le sacré, mais les objets le sont aussi: à travers la volupté, elle comble les amants pour atteindre une élévation où l’on interroge “le haut”. On peut concevoir aussi les poèmes comme une interrogation sur le sens de la poésie et de l’art en général, qui peut et doit mener vers la béatitude: “Puisses-tu contempler mon âme heureuse, / toi qui cherches dans cet art l’être éternel”.

Mais le but ultime est clair: “La plus grande affaire est de vivre vraiment”, comme si la spiritualité était un outil concret qui s’appuie sur le réel: “avouer dans la musique le rien du créateur / & la sanctification des instants de l’âme qui / s’émancipe (pas de croyance & plus de réel). La profondeur du livre se trouve donc dans la recherche de l’essence même de la musique, mais celle-ci nous est révélée à travers sa propre fragilité, née de la difficulté pour s’exprimer. “Que ressentir alors”? car le poète navigue dans un doute très humain. Mais “nous sommes à l’assaut de la vibration, de / ce que la pensée entrevoit dans l’interstice, / un sillage nébuleux, une enclave dans la / possibilité des astres: à réviser l’harmonie”.

 

 

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